À Jérusalem, "c'est à la fois un conflit immobilier, un conflit juridique et un conflit politique", explique l'historien Vincent Lemire

Près de 215 Palestiniens ont été blessés, lundi 10 mai, lors de nouveaux affrontements avec des policiers israéliens sur l'esplanade des Mosquées à Jérusalem-Est, après un week-end déjà marqué par des violences.

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Les affrontements qui ont lieu en ce moment à Jérusalem, "c'est à la fois un conflit immobilier, un conflit juridique et un conflit politique", a expliqué lundi 10 mai sur franceinfo Vincent Lemire, historien spécialiste de Jérusalem. Il estime que la jeunesse palestinienne se mobilise autour de Jérusalem et de l'esplanade des Mosquées car "ce sont des sujets extrêmement mobilisateurs". D'ailleurs, Washington a demandé à Israël de rétablir le calme "et les Israéliens ont obtempéré" en interdisant aux Juifs de monter sur l'esplanade des Mosquées-Mont du Temple. "Le symbole est terrible pour le gouvernement israélien", analyse Vincent Lemire.

franceinfo : Comment analysez-vous le fait que Jérusalem revienne au cœur du conflit ?

Vincent Lemire : C'est quelque chose qu'on observe depuis quelques années et qui s'explique si on prend effectivement un tout petit peu de recul. Jérusalem avait été placée volontairement en dehors de la table des négociations d'Oslo parce que le sujet était trop compliqué, était perçu comme étant trop complexe et donc il fallait régler d'autres problèmes avant, la question des colonies, des réfugiés, etc. Depuis la fin de la longue parenthèse d'Oslo, on se rend compte qu'en fait le centre de gravité de la mobilisation palestinienne s'est déplacé depuis Ramallah jusqu'à Gaza, avec la guerre d'août 2014, et maintenant à Jérusalem depuis 2016-2017. La jeunesse palestinienne s'organise et identifie un des sujets de mobilisation possiblement victorieux. Il y a d'une certaine manière une certaine intelligence, sinon stratégique en tout cas tactique de la jeunesse palestinienne. Là, cette fois-ci elle s'est mobilisée effectivement sur la fermeture de l'espace public de la porte Damas et puis maintenant sur l'esplanade des Mosquées. Ce sont des sujets extrêmement mobilisateurs, sur lesquels la jeunesse palestinienne avait déjà gagné au moment de la crise des portiques en juillet 2017.

La démographie joue-t-elle aussi un rôle dans ce conflit ?

Oui, c'est quelque chose que je mets souvent en avant. Il y a aujourd'hui une droite messianique, suprémaciste, ouvertement raciste, qui est aux portes du pouvoir en Israël. Elle est en tout cas entrée à la Knesset pour la première fois depuis de nombreuses années. En fait, cette extrême droite nationaliste israélienne se cogne au réel. Et le réel, c'est qu'en 1967, 25% de la population de Jérusalem était palestinienne et aujourd'hui c'est 40% de la population de Jérusalem qui est palestinienne. Et ça, c'est insupportable pour l'extrême droite israélienne. Et si on zoome sur la vieille ville, c'est encore plus net, il y a à peu près 35 000 habitants et 90% de cette population n'est ni juive ni israélienne. Donc on a des équilibres démographiques qui restent plutôt favorable à la partie palestinienne, qui de facto tient le terrain et tient en particulier la vieille ville et l'esplanade des Mosquées.

C'est ce qui explique que l'expulsion de familles palestiniennes donne lieu à une telle flambée de violence ?

Exactement, parce que le sujet est la propriété. Le fond de l'affaire, c'est qu'il y avait quelques propriétaires dans le quartier arabe de Cheikh Jarrah et que, en droit israélien, il y a un droit immobilier rétroactif pour les propriétés juives d'avant 1948. Ce qui est évidemment parfaitement insupportable pour la partie palestinienne, puisque les 700 000 expulsés de 1948 sont privés de ce droit immobilier rétroactif, ils n'ont pas le droit de retrouver leur propriété.

"C'est à la fois un conflit immobilier, un conflit juridique, mais en vérité un conflit politique, évidemment."

Vincent Lemire, historien

à franceinfo

À Jérusalem, "c'est à la fois un conflit immobilier, un conflit juridique et un conflit politique", explique l'historien Vincent Lemire