Tribune | Algérie-Maroc : soixante ans de relation conflictuelle (2e partie)

© Présenté par

Par Khadija Mohsen-Finan *

L’imbrication de ces deux conflits allait contribuer à rendre le conflit du Sahara occidental inextricable.

En réalité, la revendication d’une ancienne colonie espagnole par le Maroc et par un mouvement indépendantiste, le Front Polisario, ne surprend pas. C’est un conflit de décolonisation, quelque peu décalé dans le temps par rapport à la grande ère des décolonisations des années 1960. Lorsque le conflit éclate, au milieu des années 1970,

Hassan II pense que compte tenu de la disproportion des forces, il serait de courte durée. Le temps qu’un formidable consensus politique se fasse autour du trône, dans ce Maroc miné par la violence des tensions et des divisions politiques et après deux coups d’Etat perpétrés par l’armée marocaine en 1971 et 1972 contre la personne du roi.

C’était sans compter sur le fait que ce banal conflit de décolonisation ne s’engouffre dans la brèche du contentieux entre Alger et Rabat. Tout en mettant en avant le droit des peuples à s’autodéterminer et la nécessité de venir en aide au Front Polisario, la classe politique algérienne, qui ne souhaite pas revenir sur la question des frontières héritée de la période coloniale, pense que le maintien d’un niveau de tension minimum est nécessaire pour permettre de limiter les vélléités d’expansion du voisin marocain.

Depuis 1991, le règlement de ce dossier a été confié aux Nations unies qui ont été dans l’incapacité d’organiser un référendum d’autodétermination pour déterminer le détenteur de la souveraineté sur le Sahara occidental. Rabat, qui ne reconnaît pas l’adversaire dans son identité sahraouie, propose, depuis 2007, une autonomie au sein d’un Maroc souverain. Ce que refuse la partie adverse, qui continue à demander un référendum d’autodétermination.

Deux positions irréconciliables qui montrent que les belligérants sont dans une logique de guerre, voulant une victoire totale sur l’adversaire. Rien ne paraît sortir ce conflit vieux de 45 ans de sa torpeur, tandis que le Maroc continue de s’activer, par ses actions de Soft Power, pour amener la communauté internationale à reconnaître que le Sahara occidental, dont il contrôle 80% du territoire, population et ressources comprises, est marocain.

Marginalisé et disposant de moins en moins d’appuis (en dehors de l’Algérie, de l’Afrique du Sud et du Nigeria), le Front Polisario allait se lancer dans un autre type de guerre contre le Maroc. Il s’engage alors dans une bataille juridique contre l’exploitation des ressources naturelles du Sahara occidental par le Maroc et leur commercialisation. S’appuyant sur un réseau international Western Sahara Resource Watch (WSRW) qui regroupe une quarantaine d’organisations et de personnalités, le réseau identifie les entreprises qui sont impliquées dans le transport, le traitement et le commerce des ressources du Sahara, leur demandant de cesser tout achat tant qu’une solution n’est pas trouvée au conflit. Ils s’appuient notamment sur des avis que la Cour de justice de l’Union européenne (Cjue) a rendus en décembre 2016 et en janvier 2018, selon lesquels le Sahara occidental n’appartenait pas au Maroc, mais demeure bien au regard des Nations Unies un territoire non autonome. En rendant ces avis, la Cour européenne invalidait l’accord depêche signé entre l’Union européenne et le Maroc, celui-ci ayant été conclu par le Maroc « sur la base de l’intégration unilatérale du Sahara occidental à son territoire, le peuple sahraoui n’a pas disposé librement de ses ressources naturelles, comme l’impose pourtant le droit à l’autodétermination ». Malgré cela, l’accord de pêche a été renégocié et ratifié par le Parlement européen en février 2019. Cette victoire marocaine, obtenue dans le contournement du droit international, ne décourage pas pour autant le Front Polisario qui poursuit sa bataille juridique, avec des succès mitigés : en bloquant des navires qui transportent du phosphate, en suivant et en dénonçant la commercialisation des fruits et légumes produits au Sahara occidental et vendus en Europe, en portant plainte contre la commercialisation du sable du Sahara…

Pour le Front Polisario, c’est une autre manière de faire la guerre au Maroc, meilleur allié d’un Occident qui peut se montrer peu regardant du droit international lorsqu’il s’agit de considérer les intérêts convergents de Washington, de Madrid, de Tel-Aviv ou encore de Paris. De toute évidence, le dénouement de ce conflit de décolonisation qui souffrait de paralysie sous l’effet de la tension entre Alger et Rabat, prend une autre dimension avec l’entrée en jeu d’acteurs nouveaux sur la scène maghrébine.

K.M.F.

(*) Docteure en sciences politiques, historienne et spécialiste du Maghreb et des questions méditerranéennes

(À suivre)

Tribune | Algérie-Maroc : soixante ans de relation conflictuelle (2e partie)