Russie : la dissolution de l’ONG Memorial constitue une attaque sans précédent

Des membres de l'ONG Memorial devant la Cour suprême russe, mardi, à Moscou. © EVGENIA NOVOZHENINA Des membres de l'ONG Memorial devant la Cour suprême russe, mardi, à Moscou.

La Cour suprême de la Fédération de Russie, après une délibération qui n’a duré que quelques dizaines de minutes, a prononcé la mise en liquidation de Memorial International et ses filiales.

Cette décision attendue depuis l’initiative, prise le 11 novembre, par le parquet général de la Fédération de Russie de demander à la plus haute instance judiciaire du pays de «liquider» l’ONG, au prétexte que Memorial «violait de manière répétée la loi sur les agents de l’étranger» s’inscrit, en toute logique, dans la vague de répressions, inédite par son ampleur, contre toutes les voix dissidentes et les organisations émanant de la société civile.

La dissolution de Memorial International, trente ans après sa création, est une attaque sans précédent contre tous ceux et celles qui souhaitent construire et conserver la mémoire des crimes du stalinisme et qui œuvrent pour une histoire de l’Union soviétique qui ne se réduise pas à l’histoire officielle imposée aujourd’hui par le régime.

Rappelons que l’association Memorial International est le principal acteur russe de la mémoire des répressions soviétiques, dont elle assure la conservation et la diffusion par tous les moyens : recueil de témoignages, collecte d’objets, publications, expositions, travaux historiques, commémorations et actions pédagogiques. C’est également l’une des principales organisations pour la défense des droits humains en Russie : Andreï Sakharov, Prix Nobel de la paix, en fut le premier président. Ces deux activités sont étroitement liées depuis la naissance de l’association, en 1989, qui a joué un rôle majeur dans l’émergence et le développement de la société civile russe. En effet, la démocratisation de la Russie, au moment de la pérestroïka, était inconcevable sans l’émergence de la vérité sur les violences du passé.

Faire connaître les facettes occultées de l’histoire russe et soviétique

Depuis une trentaine d’années, Memorial International a constitué une bibliothèque de plus de 40 000 volumes et 200 titres de périodiques dans une dizaine de langues, un immense fond d’archives qui ne cesse de s’étoffer, plusieurs musées d’objets et d’œuvres visuelles du goulag. L’ONG a créé une base de données de plus de 3 millions de noms de personnes réprimées durant la période stalinienne, recueilli et enregistré plusieurs milliers de témoignages de rescapés des camps et des «villages spéciaux» du goulag et érigé près d’une centaine de mémoriaux sur les lieux de massacre de la Grande Terreur de 1937-1938, charniers retrouvés et exhumés pour la plupart par des membres de Memorial.

Par ailleurs, Memorial s’est engagé dans de nombreuses initiatives de perpétuation de la mémoire des répressions, allant de la mise en place d’un concours annuel pour les lycéens invités à enquêter, à travers des histoires individuelles de victimes, sur l’histoire des répressions à la pose de plaques mémorielles sur les lieux de détention ou de torture. Ce réservoir de culture matérielle et immatérielle, qui ne se limite d’ailleurs pas aux répressions soviétiques (Memorial a enquêté aussi sur le sort des civils déportés par les nazis et sur la tragédie des prisonniers de guerre soviétiques) mais vise à faire connaître – et reconnaître – toutes les facettes occultées de l’histoire russe et soviétique, risque désormais de se tarir, sinon de disparaître.

Cette mémoire ne fait pas seulement partie de l’histoire de la Russie, mais de celle de l’Europe telle qu’elle se construit aujourd’hui.

Pour l’écriture d’une histoire complexe

Mémorial-France exprime son soutien indéfectible à Memorial International et fera tout ce qui est en son pouvoir pour soutenir toutes celles et tous ceux qui, en Russie, se sont engagés dans cette organisation, pour l’écriture d’une histoire complexe, et, dans le respect de la mémoire des victimes du stalinisme, pour travailler à la poursuite de l’œuvre de Memorial.

Pour cela, nous invitons toutes les forces disponibles à nous rejoindre. Nous travaillerons en relation étroite avec tous nos amis qui, en Russie, font partie de cette organisation, collaborent ou ont collaboré avec elle.

Nous appelons les autorités françaises et européennes à réagir avec la plus grande fermeté à cette dissolution. Nous souhaitons également rappeler que demain, le 29 décembre, va vraisemblablement se jouer le sort de l’autre entité juridique de l’ONG Memorial, le Centre des droits humains Memorial, qui défend les victimes des répressions politiques en Russie aujourd’hui. Sa liquidation viendrait aggraver encore la catastrophe qui s’abat sur la société civile russe.

Le Bureau de l’association Mémorial-France, filiale française de Memorial International, est composé de Nicolas Werth (président, directeur de recherches émérite au CNRS), Luba Jurgenson (vice-présidente, professeure à l’Université Paris-Sorbonne, directrice de l’UMR Eur’Orbem), Alain Blum (vice-président, directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherches à l’INED, directeur de l’UR Mobilités, parcours et territoires) et Catherine Gousseff (trésorière, directrice de recherche au CNRS et directrice du GDR Empire russe, URSS et monde postsoviétique).

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