Le gendarme américain s’éclipse, les despotes dansent

Joe Biden le 8 décembre 2021 à la base aérienne d'Andrews, près de Washington © AFP - Alex Brandon Joe Biden le 8 décembre 2021 à la base aérienne d'Andrews, près de Washington

L’affaiblissement de la dissuasion américaine et des garanties de sécurité jusqu’alors assurées par Washington rend les rapports géopolitiques plus confus et le monde plus dangereux.

Après la fin de la guerre froide et surtout depuis l’ère Trump, les Etats-Unis en ont fini de faire la police partout sur la planète. Résultat, des puissances moyennes se sont engouffrées dans la brèche. La Turquie a occupé une partie de la Syrie, dépêché des troupes en Libye, aidé l’Azerbaïdjan à vaincre l’Arménie et revendiqué des droits contestables en Méditerranée orientale. L’Iran appuie des milices qui renforcent le dictateur syrien Bachar al-Assad et étranglent le Liban. Le Pakistan a aidé des djihadistes à prendre le pouvoir à Kaboul. L’Arabie saoudite bombarde le Yémen. Quant à la Biélorussie, après avoir détourné un avion pour s’emparer d’un opposant, elle a entassé des migrants à la frontière polonaise et leur a fourni des pinces coupantes, les poussant à cisailler les barbelés qui les séparent de l’Union européenne.

Très chers coûts de l'aventurisme

Les puissances moyennes prennent leurs aises sur la scène internationale, rendant les rapports géopolitiques plus confus et le monde, plus dangereux. Leurs dirigeants sont moins qu’avant téléguidés par les grandes puissances, ils privilégient leurs intérêts nationaux ou, le plus souvent, personnels. Certains, comme Recep Tayyip Erdogan, entendent renforcer la sécurité de leur territoire. D’autres lancent des opérations extérieures pour détourner l’attention de leur bilan intérieur désastreux. C’est le cas du président turc, mais aussi des gouvernants d’Arabie saoudite, d’Iran, d’Egypte et du Pakistan. Il y a aussi des enjeux économiques. Quel­ques-uns offrent des armes et des prêts à des pays en guerre civile, espérant que leurs entreprises rafleront les contrats de reconstruction une fois la paix rétablie. Et les autocrates s’engagent à l’étranger aussi parce qu’ils aiment venir au secours d’autres despotes, du Venezuela à l’Ethiopie. L’affaiblissement de la dissuasion américaine et des garanties de sécurité jusqu’ici assurées par Washington a eu des conséquences catastrophiques. Partout, cela conduit les puissances moyennes à se réarmer, ce qui fait peser une menace sur la sécurité mondiale.

Cependant, nombre de ces dirigeants vont s’apercevoir que les coûts de l’aventurisme excèdent de loin ses avantages. Assumer un rôle de puissance est onéreux et compliqué, parfois contre-productif. La Turquie a gagné en stature et en territoire, mais s’est aliénée pratiquement tous ses alliés. L’Arabie saoudite est embourbée au Yémen. Les talibans sont amis du Pakistan et ennemis de l’Inde. Mais l’Afghanistan, en effondrement économique et dirigé par des leaders brutaux qui n’ont aucune idée de comment gouverner, fait plutôt courir le risque au Pakistan de voir une nouvelle guerre se déclencher à sa porte. Les dirigeants de ces pays ne voient sans doute pas ça comme ça: les autocrates adorent se créer des ennemis extérieurs et en viennent parfois à croire en leur propre propagande. Aussi vont-ils poursuivre leurs interventions militaires. Mais ils multiplieront inévitablement les fautes. Comme le font même les grandes puissances. Ce qui, au final, pourrait entraîner leur chute.•

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