Audits : jusqu'où ?

© Fournis par Journal d'Abidjan En septembre 2020, le conseil des ministres qui se tient à Bongouanou dans le cadre d'une visite d'Etat révèle qu'en application de la mesure d'intensification des audits dans les entreprises publiques prise par le gouvernement, sept (07) entreprises, à savoir l'Agence Nationale d'Appui au Développement Rural (ANADER), la Société de Développement des Forêts (SODEFOR), la Poste de Côte d'Ivoire (PCI), la Société de Gestion du Grand Marché de Treichville (SGMT), la Société Nationale de Développement Informatique (SNDI), la Société des Transports Abidjanais (SOTRA), l'Agence de Gestion Foncière (AGEF) ont été auditées en 2019 au titre de l'exercice 2014 à 2018. Les principales conclusions de ces missions d'audit portent sur des questions de stratégie et d'organisation, de comptabilité et de finances, de gestion et de gouvernance. Deux ans auparavant, en 2018, la Haute autorité pour la bonne gouvernance (HABG) avait saisi le parquet ivoirien de quinze dossiers portant sur des dizaines de milliards de F CFA. « Il s'agit de plusieurs milliards (...) de dizaines de milliards » avait révélé le procureur de la République Richard Adou soulignant que les procédures visent « un magistrat, des directeurs financiers, des élus, un administrateur civil, d'anciens directeurs généraux d'entreprises privées et publiques et de sages-femmes ». Les faits reprochés aux personnes mises en cause  s'articulent autour de la corruption, de l'abus de fonction, de détournements des deniers publics et privés, d'enrichissement illicite et de blanchiment des capitaux. Deux noms avaient alors fuités.  Celui du maire Noël Akossi Bendjo, maire du Plateau, qui a été révoqué de ses fonctions par le gouvernement, accusé de « graves déviations  dans le maniement des fonds communaux, des faux en écritures publiques et des détournements de fonds portant sur plusieurs milliards de francs CFA.» Loukmane Camara est également cité avec à la clé une affaire  « d'affectation irrégulière de 600 millions de francs CFA. » Il a été également révoqué de ses fonctions.  En 2018, ces deux personnalités ne sont plus en odeur de sainteté avec le pouvoir et l'affaire vire sur le plan politique avec en fond de toile, un règlement de compte politique.

Vaste opération En juillet 2011, Lamine Coulibaly est nommé directeur général de l'Agence de Gestion foncière (AGEF), et prend fonction le 14 juillet de la même année. Il est dans les bonnes grâces de la République jusqu'à ce que les plaintes se multiplient contre lui et la structure qu'il dirige.  La HABG s'intéresse de plus en plus à cette structure et ses enquêtes un scandale financier. De source proche de la HABG, Lamine Coulibaly est cité dans une affaire d'enrichissement illicite et de blanchiment de capitaux portant sur un montant de près d'un milliard de FCFA. Saisi, le procureur le met immédiatement sous mandat dépôt et il est placé en détention préventive à la Maison d'Arrêt et de Correction d'Abidjan (Maca) le 14 juin. Dans la foulée, le gouvernement publie  le jeudi 24 juin, un communiqué informant de l'audit de trois autres entreprises, outre l'AGEF, libellé en ces termes : « suite à des investigations préliminaires sur la gouvernance de certaines entreprises de l'Etat, il a été décidé de diligenter des audits. Sur la base des conclusions des premières investigations et dans l'attente des résultats de ces audits, certains responsables de structures font l'objet de suspension à titre conservatoire».  Il s'agit de Bilé Diemeleou, directeur général de l'Autorité de régulation du secteur de la télécommunication/Tic de Côte d'Ivoire (ARTCI), Désiré Ange Yapi et Tievilgué Gbon, Coulibaly respectivement DG et DAF de la Nouvelle pharmacie de santé publique (NPSP) et  Youssou Ouattara, directeur général de l'Agence de gestion et de développement des infrastructures industrielles (AGEDI). Mais le gouvernement décide de ne pas s'arrêter en si bon chemin.  Même s'il est de notoriété publique la population ivoirienne tolère les largesses financières dont bénéficient les cercles du pouvoir, il n'en demeure pas moins qu'elle reste très critique de la gestion des biens publics et de l'enrichissement rapide de certains hauts fonctionnaires. Le moment semble favorable pour le gouvernement qui, sur le coup, marque des points au sein de l'opinion publique. Le gouvernement du premier ministre Patrick Achi décide alors d'élargir les enquêtes à toutes les sociétés étatiques et les EPN.

Renouvellement  « Il faut un renouvellement. Certains directeurs généraux sont en poste depuis dix ans. Cette longévité peut s'avérer dangereuse par moment pour la transparence et l'efficacité dans la gestion » confie un ministre nouvellement nommé, ajoutant que certains peuvent changer de poste pour plus de dynamisme. En attendant que les audits ne livrent leur verdict, les spéculations vont bon train. Pour certains observateurs, le premier ministre Patrick Achi veut imprégner sa marque. Il a donc besoin de nouveaux hommes mais aussi de sonner la fin de la récréation face à certaines dérives et qui deviennent de plus en plus une seconde norme. Là où d'autres y voient une volonté de « règlement de compte » contre certains directeurs généraux pour diverses raisons. Politique, avance un cadre du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI) qui y voit une manœuvre pour écarter les derniers directeurs généraux encore proches de ce parti. Il cite entre autres Body Kouassi, directeur du Laboratoire du bâtiment et des travaux publics à Abidjan (LBTP), Joel Dervain Joël, DG de la Société ivoirienne de raffinerie (Sir). Règlement de compte interne, pensent des proches de certains DG concernés par cette opération. Pour ces derniers, dans une guerre de positionnement interne au parti au pouvoir qui pointe en filigrane, ces audits pourraient porter atteinte à l'honorabilité de certains directeurs généraux et les écarter politiquement. C'est le cas par exemple du directeur du fond d'entretien routier (FER) Lassina Diaby. Alors que les enquêtes viennent à peine d'être lancées, ce dernier est sous le feu des projecteurs et ses proches dénoncent une cabale contre lui. Mais au niveau de la primature, l'on se veut rassurant. Il s'agit d'avoir une idée précise sur les états patrimoniaux et financiers de ces sociétés d'Etat. Ces  audits ne disent nullement pour l'instant que les premiers responsables des sociétés visées sont d'office coupables de malversations. D'ailleurs avance notre source au sein de la primature, certains pourraient en sortir plus fort et bénéficier de promotion pour leur bonne gestion.

Opération attendue La transparence dans la gestion des deniers publics constitue depuis longtemps une grande plaie en Côte d'Ivoire. Entre les nominations des politiques pour récompenser des militants après une « longue lutte » et le choix des technocrates, l'on se mélange les pinceaux. Au bout de la course et même avec la volonté affichée des dirigeants, il n'est pas rare de voir des sacs d'argent disparaître dans les couloirs des administrations et prendre des chemins vers les poches des premiers dirigeants. En lançant cette opération dans un contexte de reconfiguration politique, Alassane Ouattara sait qu'il est attendu par partenaires et adversaires, non pas uniquement sur les conclusions des audits. Mais surtout sur ce qu'il en fera. En laissant planer le marteau sur les cadres issus de son propre parti politique, les observateurs l'attendent plutôt sur la continuité de ce genre d'actes qui annoncent des lendemains meilleurs dans la gestion des biens publics.

Yvan Afdal

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