"Le Hezbollah est devenu la principale force de la contre-révolution au Liban"

Un discours du chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, acclamé par ses partisans, réunis devant un écran géant dans la banlieue sud de Beyrouth, le 11 novembre 2019. © AFP (archives) Un discours du chef du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, acclamé par ses partisans, réunis devant un écran géant dans la banlieue sud de Beyrouth, le 11 novembre 2019.

Dans un contexte de crise économique, les discours et les positions du Hezbollah, qui est perçu comme un obstacle à des changements radicaux au Liban, passent de plus en plus mal. Depuis début août, le parti chiite a cristallisé autour de lui un ressentiment grandissant au sein d'une partie de la population. 

Le Hezbollah traverse une période trouble au Liban. Depuis début août, il concentre les critiques et suscite de plus en plus l'agacement de la population d'un pays à bout de nerfs et en plein naufrage économique.

Le mouvement chiite pro-iranien s'est notamment retrouvé isolé et au cœur de tensions avec des acteurs issus de trois des principales communautés religieuses du pays, les sunnites, les druzes et les chrétiens. 

Début août, des incidents sécuritaires ont éclaté à Khaldé, au sud de Beyrouth, lorsqu'un convoi funéraire d'un partisan du Hezbollah, Ali Chebli, assassiné la veille sur fond de vendetta, a été pris pour cible dans une embuscade tendue par des membres de tribus sunnites. Ces derniers accusaient Ali Chebli du meurtre d'un adolescent un an plus tôt. Bilan de l'affrontement armé de Khaldé, inimaginable il y a encore quelques mois  : cinq morts, dont trois membres du Hezbollah.

Un parti au cœur des tensions

Quelques jours plus tard, le 6 août, des échauffourées ont opposé des membres du parti de Hassan Nasrallah à des habitants druzes du village de Chouaya, situé dans la région de Hasbaya, au sud-est de Beyrouth. Après des tirs de roquettes revendiqués par le Hezbollah en direction d'Israël, le camion transportant le lance-roquettes ayant servi à l'opération a été intercepté par des dizaines de druzes en colère qui reprochaient au Hezbollah d'exposer leur localité à des représailles israéliennes.

Alors que des vidéos de cet événement totalement inédit ont été massivement relayées sur les réseaux sociaux, des partisans du Hezbollah se sont filmés quelques heures plus tard en train de chasser des agriculteurs druzes venus vendre des figues dans des villes du Liban sud.

Depuis les leaders de la communauté druze et des cadres du Hezbollah semblent être parvenus à calmer les esprits. 

Malgré le climat de tensions, Hassan Nasrallah, dans un discours télévisé prononcé le 8 août, a décidé de s'en prendre au juge d'instruction Tarek Bitar, chargé de l'enquête sur l'explosion meurtrière du 4 août 2020 au port de Beyrouth. "L'enquête est politisée, a-t-il notamment déclaré. Soit il doit travailler […] de manière claire, soit la justice doit trouver un autre juge".

Les propos de Hassan Nasrallah ont ulcéré la sphère judiciaire et les familles des victimes. Depuis plusieurs mois, celles-ci reprochent à la classe politique de chercher à torpiller l'enquête et à s'immiscer dans le processus judiciaire, alors que les accusations et les rumeurs selon lesquelles le parti chiite serait impliqué dans l'entreposage des tonnes de nitrate d'ammonium, à l'origine des explosions au port, circulent depuis le 4 août 2020 au Liban.

Selon les médias libanais, plusieurs personnalités entretenant des rapports avec le Hezbollah sont dans le viseur de la justice. Parmi eux, on trouve le chef de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, réputé proche du parti pro-iranien, aux anciens ministres Ali Hassan Khalil et Youssef Fenianos, tous deux sanctionnés par l'administration américaine en raison de leur proximité avec le Hezbollah.

Enfin, dans le même discours, le secrétaire général du Hezbollah a également menacé Israël d'une réponse "appropriée et proportionnée " à "toute frappe aérienne sur le Liban", après un épisode de tensions à la frontière, en pleine commémoration des explosions du 4 août.

"Les Libanais ont aujourd'hui d'autres priorités, en rapport avec leur propre survie, que d'entrer en guerre contre Israël", lui a rétorqué, dimanche, le patriarche maronite Béchara Boutros Raï, plus haute autorité religieuse de la communauté chrétienne majoritaire du pays. Rappelant que le pays du Cèdre est "officiellement engagé par l'accord d'armistice de 1949" avec Israël, il a appelé l'armée à empêcher les tirs de roquettes depuis le Liban sud, et rouvrant ainsi un débat très sensible. Celui qui concerne l'arsenal du parti chiite qui s'est arrogé, de facto et aux dépens de l'État, le droit de décider de la guerre et de la paix avec le voisin israélien.

Les critiques du chef de l'Église maronite contre Hassan Nasrallah ont provoqué une violente campagne de dénigrement et d'accusations en traîtrise menée par les sympathisants du Hezbollah sur les réseaux sociaux. En réponse, plusieurs figures politiques, dont le président Michel Aoun, ont apporté leur soutien au patriarche, tandis que le hashtag "Ne vous taisez pas" a été propulsé par des internautes en tête des tendances sur Twitter.

Depuis, dans une tentative de calmer le jeu après la levée de boucliers, Hassan Nasrallah a indiqué, mercredi, que la critique était légitime, mais pas les insultes. "Ce genre de comportement ne fait qu'aggraver les hostilités et les rancœurs", a-t-il ajouté.

"Le Hezbollah est incontestablement dans une mauvaise passe"

Ce climat de tensions autour du Hezbollah tend à refléter un certain ras-le-bol de la population libanaise, estiment les experts. Le parti et son arsenal restent perçus comme des obstacles au changement réclamé, depuis octobre 2019, par le mouvement populaire de contestation contre la classe politique accusée d'avoir mené le pays à sa ruine économique.

"Paradoxalement, après avoir été le parti de l'anti-establishment pendant trente ans, le Hezbollah s'est précipité à la rescousse de la classe politique secouée par le mouvement de protestation, explique à France 24 Karim-Emile Bitar, directeur du département de sciences politiques de l'université Saint-Joseph de Beyrouth et directeur de recherche à l'Iris. Il est même devenu la principale force de la contre-révolution au Liban".

Et de poursuivre : "le Hezbollah, qui a réussi ces dernières années à accroître considérablement son emprise sur les institutions libanaises, est incontestablement dans une mauvaise passe, tandis que les autres communautés libanaises se montrent de plus en plus hostiles à sa politique. Sa nervosité apparente est peut-être liée également au fait que le parti chiite se sent en difficulté du fait de la crise économique qui touche une partie de sa base et de l'affaiblissement de ses principaux alliés politiques".

Notamment, souligne Karim-Emile Bitar, le camp du président Michel Aoun, "très affaibli par le mouvement de protestation populaire", et le parti Amal de Nabih Berri, le président chiite du Parlement libanais. Deux mouvements sur lesquels le Hezbollah s'appuie pour assoir sa domination de la scène politique locale.

"Les tentatives du parti de Hassan Nasrallah pour discréditer l'enquête sur l'explosion au port de Beyrouth, considérées comme étant une manière d'intimider le juge et d'empêcher cette enquête d'aller à son terme, n'arrange pas son image", ajoute Karim-Emile Bitar.

Dans un contexte de crise économique, le discours d'un Hezbollah de plus en plus isolé, passe de plus en plus mal. Surtout qu'un scandale impliquant une de ses figures a fait grand bruit au cours du mois de juillet. Celui du mariage fastueux de la fille de Nawar el-Sahili, ancien député et cadre du parti qui s'inspire de la République islamique iranienne.

Face au tollé provoqué par les images de la fête organisée en plein effondrement économique, l'ancien député, réputé pour ses discours vertueux, a annoncé qu'il suspendait ses activités au sein du Hezbollah.

"On voit des signes d'une certaine arrogance et d'ivresse du pouvoir qui peuvent conduire le Hezbollah à commettre des faux-pas alors que les Libanais ont d'autres préoccupations, très éloignées des discours et de l'idéologie du mouvement chiite, conclut Karim Emile Bitar. Aujourd'hui, ils ne pensent qu'aux urgences absolues que sont la nourriture, la santé et le ravitaillement en hydrocarbures pour que le pays continue à survire, et la situation est si catastrophique que la grogne pourrait s'amplifier au sein même de la communauté chiite, base électorale du Hezbollah".

"Le Hezbollah est devenu la principale force de la contre-révolution au Liban"