Fake news : la guerre des nerfs

© Fournis par Journal d'Abidjan La Banque Centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) mettra bientôt en circulation un billet de 50 000 FCFA! Un mini Tsunami vient de frapper la ville balnéaire d'Assinie ! Au feu, le  poste à péage du pont Henri Konan Bédié brûle ! C'est peu dire : la Côte d'Ivoire est devenue un terrain fertile pour les fausses nouvelles. Des « Fake news ». Souvent fabriquées dans des laboratoires souterrains avec des objectifs bien précis, ces informations mensongères ont hélas pris des proportions inquiétantes ces dernières années.

Terreaux fertiles Dans un contexte ivoirien où cohésion sociale, réconciliation nationale et coronavirus constituent des terreaux, à l'ère du Web et des réseaux sociaux, la catastrophe n'est jamais loin. La moindre étincelle et c'est l'embrasement. Le 19 mai dernier, ce qui devait arriver arriva. Des violences éclatent dans le district d'Abidjan suite à la diffusion sur les réseaux sociaux d'une vidéo montrant des individus torturés et supposés être des migrants ivoiriens. Cet élément vidéo qui a été volontairement sorti de son contexte par des personnes tapies dans l'ombre a entraîné le pillage, la destruction de biens de ressortissants nigériens. Bilan, un mort, une dizaine de blessés, des magasins pillés, des véhicules calcinés et surtout, une communauté nigérienne traumatisée. En réalité, il s'agit d'une vieille vidéo mettant en scène des assaillants de la secte Boko Haram, capturés à la frontière entre le Niger et le Nigéria. Eh bien, quelqu'un a jugé bon de s'en servir pour semer le trouble. Après plusieurs partages et les commentaires qui vont avec, les images atteignent leur cible.

Auteurs Pour la première fois depuis longtemps, la Côte d'Ivoire frise la crise diplomatique avec un pays frère. Le procureur de la République, Adou Richard, montent au créneau pour signaler que plus d'une vingtaine de personnes ont été interpellées et que les enquêtes sont en cours pour retrouver « les auteurs de ces actes de barbarie et tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, ont contribué à leur commission, afin de leur faire subir la rigueur de la loi pénale ». Quelques heures plus tard, Nawa Fofana, une activiste sur la toile est arrêtée. La dame a partagé l'information en question et incité les populations à s'en prendre à la communauté nigérienne. Savait-elle que la vidéo était fausse ? Nawa Fofana  clame que non, mais écope le 21 mai, de 5 ans de prison ferme et de  deux millions de francs CFA d'amende pour, entre autres, « incitation aux troubles et au meurtre ». Le chef de l'Etat lui-même est obligé d'intervenir sur le sujet.  Arrivée du sommet sur les économies africaines à Paris, le Président de la République  condamne les incidents. Alassane Ouattara rappelle la vocation de la Côte d'Ivoire qui est une terre d'hospitalité sur laquelle de telles situations ne devraient pas se produire. Mais, en fait, Nawa Fofana n'est que la face visible du mal.

Caractère létal  « Les fake news ont des périodes pendant lesquelles elles foisonnent. Et à chaque fois que ces moments arrivent, on assiste à la diffusion de fausses informations par le biais des réseaux sociaux. C'est pour cela qu'il faut faire très attention», dépeint le président du Réseau des professionnels de la presse en ligne de Côte d'Ivoire (REPPRELCI), Lassina Sermé. M. Sermé qui a décidé de faire de la lutte contre ce fléau l'une de leurs priorités, a regretté le caractère létal que peut prendre ces informations mensongères. « Nous avons vu ce qui s'est passé avec la communauté nigérienne », prévient Lassina Sermé. L'une des armes qu'il faudra employer pour lutter contre ce phénomène, d'après lui, c'est le développement de la presse en ligne. Une presse en ligne efficace, professionnelle et prompt à donner la bonne information. À ce sujet, le REPPRELCI œuvre à produire régulièrement des rapports sur les fautes qui sont commises dans ce secteur et à sensibiliser pour une meilleure diffusion de l'information. Pour le président du REPPRELCI, une presse en ligne qui travaille avec professionnalisme peut contrer les fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux. Notamment sur facebook. « C'est surtout pendant les élections qu'il faut redoubler de vigilance », note-t-il.

« Les méthodes employées sont globalement partout les mêmes. On trouve par exemple souvent des fausses pages Facebook, affiliées à des organisations qui ne mentionnent pas qu'elles sont affiliées et qui vont faire proliférer des informations dans le but d'influencer les décisions de la population», signale pour sa part, Servan Ahougnon,  journaliste expert en communication chez Agence Ecofin.

Tout comme l'a signifié Lassina Sermé, à entendre Lassane Zohoré, président du Groupement des éditeurs de Presse de Côte d'Ivoire (GEPCI), la seule manière de combattre les « fake news » efficacement, est d'aider la presse à évoluer. Avec les difficultés que le secteur traverse  si rien n'est fait, dit-il, ce sont les réseaux sociaux qui viendront combler le vide et cela donnera lieu au foisonnement des fausses informations.

Alarme L'observation des discours de haine en ligne est une activité du Programme transition et inclusion politiques en Côte d'Ivoire. Selon la structure, ce sont 141 discours de haine collectés sur 142 profils, pages et groupes Facebook qui ont été recensés du 6 au 12 mai 2021. Preuve que les germes sont bien incrustés sur le web.  Mais, que fait l'unité de lutte contre la cybercriminalité ? Selon un haut cadre de cette brigade, le phénomène des « fake news » est à la fois nouveau et difficile à cerner. Pendant ce temps, le pays est confronté à une cybercriminalité qui ne dit pas son nom.  Rien que pour l'année 2018, le pays ouest-africain a enregistré 2 860 plaintes en matière d'actes cybercriminels par les services de la Direction de l'informatique et des traces  technologiques(DITT). 93% des plaignants proviennent de la Côte d'Ivoire ou y sont résidents.

Le 1 avril 2019, la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC) a présenté des chiffres peu rassurants. En effet, la structure a signifié l'enregistrement de 2860 plaintes pour des préjudices financiers évalués à plus de cinq milliards de FCFA.  538 actes cybercriminels ont concerné la monnaie électronique (mobile money), 407 cas le vol d'identité et 374 des cas portent sur des menaces, injures, harcèlement, diffamations. Pour faire face au phénomène, la PLCC cherche à renforcer la lutte mise sur la communication et la sensibilisation.

« Tout le monde peut être suivi sur le net, mais ce ne sont pas tous les cybers activistes qu'on arrive à appréhender. Les plus néfastes font en sorte de ne jamais être identifiés. Ils prennent donc de faux profil, des images qui ne peuvent pas conduire à eux. Certains agissent hors de notre juridiction », explique notre source au PLCC.  Pour lui, celui qui peut lutter efficacement contre les « fake news », c'est bien Facebook lui-même.  Pointée du doigt, Facebook tente de réagir. Le géant de l'Internet a annoncé avoir mis en œuvre de nouvelles mesures pour contrer la propagande et la désinformation en ligne.  « Nous travaillons d'arrache-pied pour lutter contre la désinformation sur nos plateformes car nous savons que les utilisateurs, tout comme nous, souhaitent voir des informations pertinentes sur Facebook  et Instagram. Nos politiques mises à jour nous permettent de procéder au retrait de contenus de désinformation pouvant conduire à de la violence ou des dommages physiques imminents », note le réseau social dans un communiqué dont nous avons eu copie.  Au niveau du gouvernement, on sensibilise.  Le ministre de l'intérieur et de la sécurité, Vagondo Diomandé, a encore invité, jeudi dernier, les jeunes à éviter la manipulation par les fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux. Mais, pour Marius Comoé, président du Conseil national des organisations de consommateurs de Côte d'Ivoire la véritable lutte débutera par un changement de mentalité.

Raphaël TANOH

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