En Iran, la colère monte contre les coupures d’électricité

Dans un café de Téhéran, lors d'une coupure d'électricité, lundi. © Morteza Nikoubazl Dans un café de Téhéran, lors d'une coupure d'électricité, lundi.

Des feux tricolores à l’arrêt, des hôpitaux perturbés à cause de coupures d’électricité récurrentes, alors que l’Iran connaît une nouvelle vague de Covid. Et la colère qui monte… «On a l’impression d’être revenus deux cents ans en arrière», enrage une soignante depuis Téhéran. La semaine dernière, elle s’est retrouvée plongée dans le noir en pleine opération au bloc. Le générateur de l’hôpital a pris le relais après quelques instants, mais ces solutions d’appoint ne résolvent pas tout. Les réseaux de téléphonie mobile sont affectés par ces pannes qui durent entre deux et quatre heures par jour. De même que la signalisation routière, ou la distribution d’eau. Il fait en ce moment plus de 40°C à Téhéran et dans plusieurs grandes villes du pays.

Pour les autorités, la vague de chaleur est à l’origine des dysfonctionnements rencontrés : les climatiseurs tournent à plein régime et font grimper la consommation. Le porte-parole de la compagnie nationale de distribution d’électricité a déclaré lundi qu’elle avait atteint un pic «sans précédent», avec 65 900 mégawatts. La capacité de production théorique du pays est légèrement inférieure (65 000 mégawatts) mais, dans les faits, elle ne dépasse pas 55 000 mégawatts, en raison de la vétusté du réseau de distribution, dont la rénovation est entravée par les sanctions internationales. La seule centrale nucléaire du pays, dont le réacteur produit 1 000 mégawatts, était de surcroît à l’arrêt entre le 20 juin et le début de cette semaine, à cause d’un «problème technique dans le générateur», selon la formule elliptique de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique.

L’Iran est aussi touché par un épisode de grave sécheresse qui a des conséquences directes sur sa capacité de production. Les centrales hydroélectriques fonctionnent au ralenti, avec 7 000 mégawatts produits, contre 12 000 mégawatts les années précédentes, selon le gouvernement.

Atténuer les effets de l’embargo américain

Un autre phénomène expliquerait la demande inédite d’électricité : les fermes de bitcoins. L’Iran fait partie des pays qui «minent» le plus cette cryptomonnaie, c’est-à-dire qui valident les transactions réalisées en en cryptant les données contre rémunération. Une activité terriblement énergivore, qui nécessite une importante puissance de calcul et donc un grand nombre d’ordinateurs et de systèmes de refroidissement. Selon un rapport de l’entreprise spécialisée Elliptic paru en mai, l’Iran héberge 4,5% du minage mondial de bitcoins. Ce qui correspond à une consommation électrique d’environ 600 mégawatts.

Le pouvoir iranien y voyait un moyen de se procurer des devises pour atténuer les effets de l’embargo américain, souligne Elliptic, et les «cryptomineurs» ont été séduits par le coût très faible de l’électricité dans le pays, grâce aux subventions étatiques. Le succès a été tel que le gouvernement a dû réguler le secteur. Depuis 2019, les entreprises autorisées à miner des bitcoins doivent payer plus cher l’électricité. Mais ces systèmes de licence n’ont pas fait disparaître les activités clandestines. En mai, après de premières surcharges du réseau électrique, les autorités ont interdit le minage jusqu’au 22 septembre et dénoncé les centres officieux. Il y a quelques jours, la police a saisi des milliers d’ordinateurs utilisés illégalement pour miner du bitcoin dans un entrepôt désaffecté à l’ouest de Téhéran.

Les coupures de ces derniers jours ont provoqué la colère d’habitants. Des petits rassemblements ont été signalés dans plusieurs villes, avec leur prolongement sur les réseaux sociaux, où le hashtag «panne d’électricité» (#قطعی_برق) était très partagé ces derniers jours. «Qu’est-ce qu’on peut faire ? Beaucoup de gens sont en prison, et beaucoup ont été tués par le régime, alors maintenant les gens ont peur de manifester», se désespère une Téhéranaise, en référence à la violente répression qui a brisé la contestation contre la hausse du prix de l’essence, en novembre 2019.

Cinquième vague

Déjà sévèrement touché par la pandémie du Covid-19, le pays menace de connaître une nouvelle vague. Le variant delta a été détecté dès le début du mois de mai, et plusieurs régions viennent de rebasculer en zone rouge, entraînant la fermeture des commerces non essentiels. «Encore une fois, on voit une augmentation des hospitalisations et des décès», témoigne la soignante citée plus haut, inquiète de la lenteur de la campagne vaccinale. Au moins 84 600 personnes sont mortes depuis le début de la pandémie, selon les chiffres officiels, très largement sous-évalués.

Les pannes d’électricité compliquent un peu plus la prise en charge des patients. Selon le quotidien réformateur Aftab-e Yazd, les générateurs des hôpitaux sont souvent défectueux. Face à la colère grandissante, le président Rohani a pris la parole mardi. «Je présente mes excuses à notre cher peuple, qui fait face à des problèmes et souffre ces derniers jours. Je l’appelle à coopérer [en limitant sa consommation]. La population se plaint et elle a raison», a-t-il déclaré lors d’une allocution retransmise à la télévision. Le porte-parole de la commission de l’énergie au Parlement, Mostafa Nakhai, a averti que le problème ne pourrait pas être réglé rapidement : «Nous serons dans cette situation pour au moins un mois ou plus.»

C’est donc dans cette ambiance crépusculaire, le pays quasiment plongé dans le noir, que Rohani quittera le pouvoir après deux mandats. Début août, il sera remplacé par l’ultraconservateur Ebrahim Raïssi, élu en juin lors d’un scrutin marqué par une abstention record.

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