Polémique autour de l’impression des manuels scolaires à l’étranger: Un coup dur pour la production nationale ?

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Pour les imprimeurs tunisiens, recourir à des parties étrangères pour imprimer des manuels scolaires destinés aux élèves tunisiens met à mal la souveraineté de la Tunisie et ses équilibres budgétaires dans cette phase économique assez difficile, d’autant plus que ce marché sera payé en devises.

La Tunisie a toujours connu un déficit commercial énorme avec la Turquie. Ces dernières années, nos marchés ont été inondés de produits turcs qui ne sont pas, pourtant, indispensables.

Dernièrement, la tension diplomatique est montée d’un cran entre les deux pays à cause des déclarations du président turc Erdogan relatives à la dissolution du Parlement que Tunis a jugé d’ingérence dans ses affaires. D’ores et déjà, les relations entre la Tunisie et la Turquie ne sont pas, depuis plusieurs années, au beau fixe, à cause des relations controversées qu’entretiennent les autorités turques avec le représentant tunisien de l’islam politique, le parti Ennahdha. Cette tension diplomatique pourrait-elle influencer les relations commerciales entre les deux pays ?

Autant dire que la Tunisie a annoncé, il y a presque un an, son intention de revoir l’accord de libre-échange avec la Turquie à cause de la défaillance de la balance commerciale, mais aussi dans l’objectif de protéger la production nationale.

Ces derniers temps, le dossier des relations économiques et commerciales entre les deux pays a été rouvert par la polémique autour de l’impression des manuels scolaires tunisiens. En effet, l’affaire fait grand bruit à cause d’un bras de fer engagé entre les imprimeurs tunisiens et le Centre national pédagogique (CNP). Ce dernier a procédé à un appel d’offres international pour l’impression des manuels scolaires de la prochaine année scolaire sur fond d’échec des négociations avec les imprimeurs nationaux.

Effectivement, après plusieurs mois de négociations, le CNP a fini par lancer un appel d’offres international pour assurer l’impression de ses manuels scolaires, les imprimeurs tunisiens ont présenté une offre que ce centre qualifie d’exorbitante. On apprend, dans ce sens, que ces imprimeurs ont doublé l’offre en l’espace d’une seule année, chose que le CNP a totalement rejetée. D’ailleurs, le ministre de l’Education, Fathi Sellaouti, a déploré «la hausse vertigineuse du coût de l’impression des manuels scolaires». Il explique que l’impression des manuels scolaires 2022-2023 coûterait à l’Etat 45 millions de dinars en plus des 18 millions de dinars sous forme de subventions, soit le double de l’impression des manuels scolaires pour l’année scolaire courante qui s’élevait à seulement 24 millions de dinars.

Or, selon les derniers éléments de cette affaire, c’est une société turque qui aurait remporté cet appel d’offres après avoir assuré un chèque de garantie de 200 mille dinars et s’être engagée à assurer cette grande opération d’impression en l’espace de 120 jours. Alors que ce sujet, qui est devenu sensible, pour manque d’information et de communication de la part des autorités tunisiennes, on laisse entendre qu’un contrat d’un montant de 14 millions de dollars pour l’impression de ces livres scolaires a été signé avec cette société turque, tandis que d’autres sources évoquent une annulation de ce marché sur fond de cette crise diplomatique.

13 millions d’exemplaires

Le Centre national pédagogique compte imprimer cette année plus de 13 millions de manuels scolaires, soit une hausse de 13% par rapport à l’année dernière. Un grand enjeu financier, si on rappelle que la Tunisie octroie des subventions pour l’acquisition de papier et autres.

Le sujet devient, en effet, sensible au vu de la situation diplomatique entre les deux pays et surtout à la lumière du déficit commercial énorme avec la Turquie. Le solde de la balance commerciale sur l’ensemble de l’année 2021 est déficitaire de 16215,1 millions de dinars (MD), contre un déficit de 12757,8 MD durant l’année 2020. Cette situation s’explique surtout par les flux d’importations en provenance notamment de la Chine (-6325,5 MD), de la Turquie (-2655,9 MD).

Selon les indicateurs statistiques officiels, le déficit commercial avec la Turquie s’est aggravé, surtout depuis 2007. D’ailleurs, il a doublé plus de cinq fois jusqu’en 2020 passant de -409,2 MD en 2007 à -2140 MD en 2020.

Face à cette situation, la Tunisie a commencé à étudier la révision de l’accord de libre-échange avec la Turquie, à la suite de la dégradation de son économie, et ce, afin de protéger la production locale. C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre, en août dernier, l’ancien ministre du Commerce, Mohamed Bousaid, dans les colonnes de La Presse.

Une question

de souveraineté ?

Pour certains, l’impression des manuels scolaires tunisiens par les Turcs est très symptomatique d’un «désordre national et de mal gouvernance des appels d’offres». Comment se fait qu’un pays qui publie des manuels scolaires depuis toujours ne puisse plus le faire localement?

C’est dans ce contexte que Samir Graba, président de la Chambre nationale des fabricants du livre scolaire, lance une nouvelle alerte et dénonce l’appel d’offres international lancé par le Centre national pédagogique (CNP). Il a condamné cette décision qui, selon ses dires, porte un coup dur aux imprimeurs tunisiens. «Au vu de la situation actuelle de grave pénurie de papier à l’échelle mondiale et de l’augmentation conséquente de son prix, qui a été multiplié par 3 ou 4 et le prix élevé des matières premières telles que l’encre et les plaques d’impression, les manuels scolaires pourraient ne pas être disponibles lors de la prochaine rentrée», a-t-il mis en garde.

Pour les imprimeurs tunisiens, recourir à des parties étrangères pour imprimer des manuels scolaires destinés aux élèves tunisiens met à mal la souveraineté de la Tunisie et ses équilibres budgétaires dans cette phase économique assez difficile, d’autant plus que ce marché sera payé en devises.

C’est le même avis que partage l’Organisation de défense de la production nationale qui dénonce dans un communiqué cet appel d’offres international, laissant croire qu’une telle décision porte atteinte aux sociétés tunisiennes s’activant dans ce domaine.

Polémique autour de l’impression des manuels scolaires à l’étranger: Un coup dur pour la production nationale ?