Turquie: un chef mafieux star des réseaux sociaux après des révélations sur le gouvernement

Le ministre de l'Intérieur turc, Süleyman Soylu a porté plainte pour «insulte et diffamation» et a demandé au parquet «d’enquêter» sur les allégations de Sedat Peker le visant (image d'illustration). © AFP - ADEM ALTAN Le ministre de l'Intérieur turc, Süleyman Soylu a porté plainte pour «insulte et diffamation» et a demandé au parquet «d’enquêter» sur les allégations de Sedat Peker le visant (image d'illustration).

En Turquie, la « star » du moment sur les réseaux sociaux n’est pas un chanteur à la mode, mais un chef mafieux notoire du nom de Sedat Peker. En fuite à l’étranger, ce dernier a commencé début mai à publier une série de vidéos-fleuves sur son compte YouTube, chacune visionnée en moyenne par quatre millions de personnes.

Avec notre correspondante à Istanbul,

Sedat Peker est un homme de 50 ans, qui se présente souvent vêtu d’une chemise blanche et d’un gilet de costume noir, les cheveux grisonnants rabattus sur le front. Au cours de sa déjà longue « carrière » judiciaire qui remonte à la fin des années 1990, Sedat Peker a fait l’objet de nombreuses enquêtes et procès pour des charges aussi variées que « kidnapping », « menaces », « blessures », « incitation au crime », « création d’une organisation criminelle », « usage d’une fausse identité » etc.

Il a fait plusieurs séjours en prison et aujourd’hui, il est visé par un mandat d’arrêt. Mais Sedat Peker n’est plus en Turquie depuis au moins un an et demi. Après un passage par les Balkans, il affirme dans une récente vidéo se trouver à Dubaï, aux Émirats arabes unis.

Une autopromotion sur les réseaux sociaux

Même s’il fuit la justice, l’homme ne reste pas silencieux. Cela fait huit ans que Sedat Peker a une chaîne YouTube dédiée à son autopromotion, mais ses anciennes vidéos rassemblaient quelques milliers ou quelques dizaines de milliers de personnes. Début mai, il s’est mis à publier une série de vidéos face caméra, qu’il numérote (première partie, deuxième partie etc.) et dans lesquelles il enchaîne les révélations, plus ou moins précises, plus ou moins inédites, à l’encontre de représentants de l’État turc et de figures proches du pouvoir.

Ses vidéos sont très décousues et très longues, car l’homme est bavard et aime les digressions, mais elles tiennent en haleine des millions de personnes, qui les suivent chaque semaine comme un feuilleton télévisé. Sedat Peker s’en prend nommément à des figures très influentes, à commencer par l’actuel ministre de l’Intérieur, Süleyman Soylu.

Des accusations contre des figures influentes du pays

Sedat Peker affirme par exemple que Süleyman Soylu l’a autrefois protégé, en lui fournissant des policiers en guise de garde rapprochée ou encore en l’informant que la police était en train de constituer un dossier contre lui et qu’il le préviendrait en cas de danger. Süleyman Soylu a porté plainte pour « insulte et diffamation » et a demandé au parquet « d’enquêter » sur les allégations le visant, sans doute pour mieux se blanchir. Par contre, malgré les appels de l’opposition, aucun procureur n’a encore été saisi sur les nombreuses autres accusations formulées par Sedat Peker.

Il a notamment soutenu qu’en 2019, une journaliste kazakh, Yeldana Kaharman, avait porté plainte pour viol contre un député du parti au pouvoir, lui-même fils d’un ancien ministre de l’Intérieur. La jeune femme avait été retrouvée morte le lendemain et l’enquête officielle avait conclu à un suicide.

Les relations étroites entre la Turquie et le monde mafieux

Au-delà de ces accusations, les révélations de Sedat Peker sur la Turquie du président Erdogan en disent long, surtout, sur ce qui ne change pas en Turquie, c’est-à-dire sur les relations étroites entre le pouvoir politique et le monde mafieux. Avant sa fuite, et malgré son passé judiciaire chargé, Sedat Peker, qui était et reste un grand admirateur de Recep Tayyip Erdogan, a organisé pendant des années des meetings en faveur du dirigeant turc. Il a été photographié avec lui, a reçu des récompenses « d’homme d’affaires de l’année » de la part de médias et d’ONG proches du pouvoir. S’il a fui la Turquie, c’est à l’évidence qu’il a perdu certaines protections.

Les confidences tardives de ce gangster mis sur la touche viennent rappeler l’impunité dont certaines figures du crime organisé jouissent encore aujourd’hui, à la faveur de leurs relations dans la bureaucratie et les partis politiques.

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