Cameroun : qui arme les combattants ambazoniens ?

Dans les provinces anglophones, les « Ambaboys » sont de mieux en mieux équipés. Yaoundé soupçonne les sécessionnistes biafrais, actifs au Nigeria, de leur apporter un soutien logistique.

Des soldats du Bataillon d’intervention rapide à Bamenda, en novembre 2017, après une attaque attribuée aux séparatistes © Soldiers from the Rapid Intervention Battalion (BIR) secure a ceremony honouring four soldiers kille... Des soldats du Bataillon d’intervention rapide à Bamenda, en novembre 2017, après une attaque attribuée aux séparatistes

Pouvait-il en être autrement ? Aux premières semaines de la crise, plusieurs voix s’étaient élevées à Yaoundé, jurant que la revendication séparatiste ne durerait pas dans les provinces anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. C’était à la fin de l’année 2016. Presque cinq années ont passé et les Ambazoniens continuent de faire mentir ceux qui prédisaient leur éradication rapide en tenant tête, mois après mois, aux forces de défense camerounaises.

Ces dernières semaines, le conflit s’est encore durci. En cause : les engins explosifs improvisés (EEI) de plus en plus puissants qu’utilisent désormais les combattants séparatistes – des engins capables de détruire les blindés utilisés par les militaires sur le terrain.

Lance-roquettes et AK-47

Dernier exemple en date, l’embuscade meurtrière dans laquelle des soldats sont tombés le 16 septembre dans le département du Ngok-Etundja (Nord-Ouest). Quinze d’entre eux ont péri et trois véhicules ont été détruits au cours de ce qui est à ce jour l’une des attaques les plus sanglantes perpétrées dans la zone. Selon le porte-parole de l’armée camerounaise, Cyrille Atonfack Nguemo, les militaires étaient en mission de reconnaissance lorsqu’ils sont tombés dans un guet-apens.

Les séparatistes ont changé leur mode opératoire et sont parvenus à augmenter leur capacité de nuisance

Dans une vidéo enregistrée quelques minutes après l’attaque et diffusée sur les réseaux sociaux, on a pu voir de jeunes combattant séparatistes lourdement armés, se réclamant d’une faction dirigée par un certain « No Pity », parader devant les corps des victimes. Quelques jours plus tard, Cyrille Atonfack Nguemo a fait mention dans un communiqué radio-diffusé « d’un engin explosif improvisé et d’un lance-roquettes antichar » avec lesquels « les insurgés ont immobilisé les véhicules des forces de défense avant d’ouvrir un feu nourri sur ces derniers ». Il s’est aussi inquiété de « l’usage de nouveaux armements, qui consacrent indubitablement un changement de paradigme dans les opérations en cours ».

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De fait, la question de l’approvisionnement des milices en armes fait l’objet d’une attention accrue de la part des autorités camerounaises. Au fil des mois, les séparatistes ont changé leur mode opératoire et sont parvenus à augmenter leur capacité de nuisance. Désavantagés numériquement et matériellement à leurs débuts, les combattants issus des villages de ces régions montagneuses ont renoncé aux offensives frontales, qui tournaient rarement à leur avantage, pour multiplier les attaques éclair, les embuscades et les raids. Une tactique de harcèlement et d’usure parfaitement assumée, dont l’objectif a été officialisé par Lucas Ayaba Cho, à la tête de l’une des factions engagées dans ce conflit. « La République [du Cameroun] tire 60 % de son PIB de l’Ambazonie, a-t-il écrit sur son compte Facebook. Nous ferons en sorte que ce qu’ils y dépensent pour la guerre soit supérieur à ce qu’ils en tirent. »

La piste nigériane

Les groupes armés disposent désormais de tenues de combat, d’AK-47 et d’autres pièces d’artillerie légères, souvent dérobées aux forces de défense camerounaises, si bien qu’il est parfois difficile de distinguer les Ambaboys des militaires. Selon Cyrille Atonfack Nguemo, les services secrets ont aussi « établi avec certitude que la montée en puissance de ces groupes terroristes, de par l’armement de gros calibre dont ils disposent, découle en grande partie de leur jonction avec d’autres entités terroristes opérant hors des frontières ».

Fin août, Yaoundé a dépêché à Abuja son ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, afin d’en discuter avec les autorités nigérianes, preuve que la piste est prise très au sérieux par le gouvernement camerounais, souvent prompt à soupçonner son grand voisin.

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Cette défiance est ancienne et remonte au début des années 1980. À l’époque, Paul Biya vient tout juste d’échapper à une tentative de coup de d’État et il goûte peu de voir son homologue nigérian s’offusquer de la purge lancée contre ses cousins peuls dans l’armée et accorder l’asile à plusieurs personnes soupçonnées d’être directement impliquées dans la tentative de putsch.

Au milieu des années 1990 et pendant plus d’une dizaine d’années, c’est la querelle autour de la presqu’île de Bakassi qui vient de nouveau alimenter la suspicion entre les deux voisins. Et lorsque le différend frontalier sera résolu, ce sera autour de la lutte contre Boko Haram que les deux pays exprimeront leurs dissensions. Au fil des années, le gouvernement camerounais a d’ailleurs plusieurs fois tenté de fédérer derrière lui contre cet « ennemi de l’extérieur ».

Paranoïa ?

Cette fois-ci, Abuja fait mine de jouer la carte de la collaboration. Les autorités nigérianes ont d’ailleurs annoncé avoir mis la main sur un certain Ntui Lambert, un Camerouno-nigérian de 36 ans qui était en possession d’armes, de munitions et de 58 dynamites destinées à la fabrication d’EEI. Selon nos informations, aucun lien n’a été formellement établi entre Ntui Lambert et le mouvement indépendantiste pour les peuples indigènes du Biafra (IPOB), qui est régulièrement accusé d’être le principal soutien logistique des séparatistes anglophones. Il leur fournirait des armes et les formerait, notamment à la fabrication d’explosifs.

Yaoundé pointe un doigt accusateur vers le mouvement indépendantiste pro-Biafra

Les autorités camerounaises font-elles preuve de paranoïa lorsqu’elles pointent un doigt accusateur vers le principal groupe sécessionniste nigérian ? « L’approvisionnement des groupes séparatiste est multiforme, souligne un observateur local. La proximité entre le Cameroun et le Nigeria entraine forcément des échanges, mais ils ne peuvent constituer les seuls réseaux [d’approvisionnement] des groupes séparatistes. »

En avril dernier, Lucas Ayaba Cho a certes annoncé une alliance avec l’IPOB, dirigée par Nnamdi Kanu. Mais ce dernier ayant été arrêté et placé en détention au Nigeria, où il est notamment poursuivi pour trahison et terrorisme, la collaboration entre les deux factions ne s’est pas concrétisée.

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Face à cette réorganisation stratégique et aux divers revers encaissés, l’armée camerounaise a entrepris de renforcer sa présence dans la région. Lors d’une réunion de crise organisée le 22 septembre dernier, le ministre chargé de la Défense, Joseph Beti Assomo, a annoncé que des « réajustements et actions appropriés [seraient] déployés ». Quelques jours plus tard, des chars d’assaut susceptibles de mieux résister aux EEI faisaient leur apparition sur le théâtre des opérations. Selon des sources internes, les effectifs sur le terrain auraient également été renforcés.

Une solution qui trouve un écho plutôt défavorable au sein de l’opinion nationale et internationale, où l’on continue d’appeler à une solution pacifique et à des négociations entre les belligérants.

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