En Allemagne, liberté et priorité pour les vaccinés

Dans un «drive» vaccinal à Pforzheim, dans le sud de l'Allemagne, mercredi. © Michael Probst Dans un «drive» vaccinal à Pforzheim, dans le sud de l'Allemagne, mercredi.

Aller chez le coiffeur sans devoir faire un test le jour même, rentrer d’un séjour à Majorque sans faire de quarantaine, se balader dans les rues en étant dispensé de couvre-feu, faire des achats dans des commerces «non essentiels» sans s’introduire des écouvillons dans le nez et même inviter des amis à dîner… Sept millions d’Allemands pourront bénéficier dès ce week-end de ces «privilèges», selon les uns, d’un «retour aux libertés individuelles» garanties par la Constitution, selon les autres.

Le Parlement a voté en express, cette semaine, un décret autorisant les personnes définitivement vaccinées, c’est-à-dire quatorze jours après la deuxième injection, mais aussi les personnes guéries du Covid-19 à circuler plus librement et à être dispensées de test rapide là où on l’exige pour les autres. En revanche, le port du masque restera obligatoire ainsi que la distanciation sociale dans l’espace public. En attendant l’introduction du «certificat vert» numérique prévu pour cet été dans toute l’Union européenne, la présentation du certificat de vaccination suffira pour entrer dans un musée, un magasin ou bien lors un contrôle de police.

«Diviser la société»

Cette idée de redonner des libertés aux vaccinés était encore qualifiée en janvier de «traitement de faveur», selon les termes du ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer. «Cela risque de diviser la société», craignait-il. Alors que 30% des Allemands ont déjà reçu leur première injection et que la troisième vague semble sous contrôle, elle est aujourd’hui considérée comme une évidence. A part l’extrême droite, tous les partis politiques ont voté en faveur de ce décret qui célèbre le retour aux droits individuels garantis par la constitution.

«J’ai toujours considéré que les droits fondamentaux devaient être rétablis dès lors que plus rien ne justifiait les restrictions», a estimé Christine Lambrecht, la ministre fédérale de la Justice, pour défendre le choix du gouvernement et surtout pour anticiper une décision du Tribunal constitutionnel attendue dans les prochaines semaines. Saisis par plus d’une centaine de plaintes contre le couvre-feu, les juges de Karlsruhe devraient confirmer la décision du gouvernement de lever des restrictions pour les personnes vaccinées aux noms des «droits fondamentaux».

«Jeunes générations»

Ce principe de ce retour aux libertés risque néanmoins de créer des frictions et des jalousies. La présidente du Comité consultatif d’éthique en Allemagne (Deutscher Ethikrat) a salué les décisions du gouvernement mais craint que le décret ne divise la société. «Tant que l’accès à la vaccination ne sera pas le même pour tous, il risque d’y avoir des tensions, notamment parmi les jeunes générations», a prévenu Alena Michaela Buyx au quotidien Rheinischen Post.

En dépit d’une nette accélération du programme de vaccinations, les files d’attente sont encore longues pour obtenir un rendez-vous dans un centre de vaccination ou chez son médecin traitant. Alors que l’été approche, il est donc tout à fait imaginable de voir cet été des retraités bronzer sur la plage alors que des jeunes resteront enfermés chez eux en attendant une piqûre. Les vacances commencent fin juin et tous les Allemands n’auront pas été vaccinés d’ici-là.

«Scènes de rébellion»

Ce décret pourrait donc constituer un problème dans les quartiers populaires où le taux d’incidence est beaucoup plus élevé – et les restrictions avec − que dans les beaux arrondissements où les habitants ont souvent l’avantage de connaître personnellement des médecins disposés à les vacciner rapidement. «Si certains ont le droit de sortir et d’autres non, nous risquons d’avoir des problèmes», prévient Andreas Bovenschulte. Le maire social-démocrate (SPD) de Brême, l’une des villes les plus pauvres d’Allemagne, est l’un des rares élus à avoir voté contre le décret à la Chambre haute (Bundesrat) : «Comment voulez-vous expliquer aux gens que certains peuvent faire des barbecues dans le parc toute la nuit alors que les autres ne doivent pas sortir de chez eux ?»

«Il est possible que des scènes de rébellion aient lieu comme on l’a vu aux Pays-Bas ou à Bruxelles où les interventions de police tournent à l’émeute. Mais ce seraient des phénomènes passagers qui n’ont rien à voir avec une division de la société», tempère le sociologue Dieter Rucht, professeur émérite de l’Université libre de Berlin. Pour cette raison, plusieurs villes allemandes ont engagé des campagnes ciblées de vaccination dans les quartiers sensibles avec une levée de la priorisation pour tous les vaccins.

En Allemagne, liberté et priorité pour les vaccinés