Tunisie: Kaïs Saied propose des élections législatives pour… fin 2022

Discours du président Kaïs Saied, le 13 décembre. © Fournis par Liberation Discours du président Kaïs Saied, le 13 décembre.

Cinq mois après son coup de force, le président tunisien a dévoilé lundi une feuille de route. Pour l’an prochain, il promet un référendum constitutionnel, un scrutin législatif et des procès retentissants.

«Il n’y aura jamais de retour en arrière, a martelé Kaïs Saied dans son discours à la nation, lundi. Ceux qui veulent nous ramener en arrière doivent savoir que le peuple et l’histoire les ont rejetés.» Décryptage d’une allocution qui présage d’une année politique mouvementée en Tunisie.

Pourquoi son discours était tant attendu ?

Depuis le 25 juillet, le président de la République a gelé les travaux du Parlement tunisien et renvoyé le gouvernement. Le 22 septembre, il s’est arrogé les pleins pouvoirs. Une manœuvre politique brutale qui fait tache dans la «seule démocratie du monde arabe», comme les Occidentaux aiment – aimaient ? – à qualifier le pays. Kaïs Saied promettait que ces mesures seraient transitoires. Mais il a fallu attendre fin septembre pour la nomination d’un gouvernement, dirigé par Najla Bouden, et cent dix-neuf jours pour que le chef de l’Etat détaille sa feuille de route. Période pendant laquelle les ONG se sont alarmées de la privation de liberté de nombreux Tunisiens et la multiplication des procès de civils par des tribunaux militaires. L’austère professeur de droit de 63 ans a finalement proposé, lundi soir, un référendum constitutionnel le 25 juillet et des élections législatives le 17 décembre 2022. Il a également annoncé une période de consultation populaire de trois mois en début d’année en vue de l’élaboration de la Constitution et la tenue rapide de procès contre ceux qui ont commis des «crimes contre l’Etat et le peuple».

Ce calendrier apaisera-t-il les tensions ?

«Cela dépend du récepteur du message. Ceux que le Président veut éliminer, comme les dirigeants d’Ennahdha [le parti islamiste, ndlr], ont dû considérer ce discours comme l’étape finale de leur disparition politique. Pour les partisans de Kaïs Saied, il est le signal tant attendu d’une prise de pouvoir par le bas», analyse Taieb Hachaïchi, directeur de Sciences-Po Tunis. Pour le politologue, les procès annoncés par le Président visent avant tout le parti Ennahdha, accusé d’avoir reçu illégalement des fonds étrangers durant les élections législatives et présidentielle de 2019. Ses responsables, au premier rang desquels Rached Ghannouchi, fondateur du mouvement et président de l’Assemblée des représentants du peuple, pourraient donc être traduits en justice.

La consultation sur le référendum constitutionnel, prévue du 1er janvier au 20 mars, devrait permettre aux supporteurs de Kaïs Saied de défendre sa vision d’un système politique très décentralisé, dans lequel les décisions se prendraient dans les régions avant de remonter vers la capitale. Le Président a évoqué une plateforme en ligne pour recueillir les avis des Tunisiens, un monde numérique dans lequel les pro-Saied sont à l’aise, comme l’a prouvé la campagne présidentielle de 2019 – la création de comptes à la gloire du futur président avait explosé sur les réseaux sociaux. La démarche semble en revanche pénaliser les Tunisiens ruraux, qui n’ont que peu accès à Internet.

Comment réagit la communauté internationale ?

Avec beaucoup de prudence. «Il vaut mieux un calendrier que de ne pas en avoir. La transition est très longue, et il faudra voir comment cela se passe concrètement», commentait mardi matin un diplomate. Les Occidentaux hésitent : faut-il lâcher Kaïs Saied au nom du respect de l’Etat de droit – ce qui pourrait le pousser dans les bras des Emiratis, voire des Chinois – ou le soutenir aveuglément au risque de voir le pays s’enfoncer petit à petit dans la dictature ? La gêne est également palpable du côté des grands argentiers. Négocier avec des régimes autocratiques ne pose pas de problèmes éthiques au FMI, en discussion avec la Tunisie pour un nouveau prêt, le quatrième depuis 2011. Son problème est sur le fond : «Les experts du FMI attendent des documents précis sur lesquels travailler. Avoir une stabilité politique et des interlocuteurs légitimes et compétents aiderait», explique un observateur international. Or, Kaïs Saied aime à prendre les décisions seul et la finance n’a jamais été son sujet de prédilection, alors que le pays s’enfonce dans une crise sans précédent. Le service de la dette extérieure représente plus de 45 % des réserves en devise du pays.

Pourquoi le Président demeure-t-il si populaire ?

«Avant le 25 juillet, les partis politiques étaient honnis de la population», rappelle l’analyste politique Selim Kharrat. Le Parlement était devenu un lieu de pugilat entre députés. Tout le monde s’accordait à dire que le système politique tunisien, qui reposait sur un consensus paralysant, était à bout de souffle. L’élection de Kaïs Saied, sans appui d’appareil politique, a traduit ce ras-le-bol. La principale force d’opposition, la coalition «Citoyens contre le coup d’Etat», qui a promis une série d’actions à partir du 17 décembre (date anniversaire de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, qui avait déclenché la révolution tunisienne), peine à obtenir un ancrage populaire. Elle est perçue comme phagocytée par les partis traditionnels. Le discours de Kaïs Saied, qui a critiqué le puissant syndicat UGTT et qui a été mal perçu par les couches les plus populaires, pourrait cependant lui donner un coup de fouet. «Il parle de Constitution en arabe littéraire quand on l’a élu pour faire baisser les prix de la viande. Dans ma famille, on n’a même pas écouté Kaïs Saied lundi», explique Sihem, une nourrice qui avec sa sœur, ouvrière, fait vivre sa mère et son frère.

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