Malaisie: l’ex-Premier ministre Najib Razak condamné à nouveau pour corruption mais reste populaire

L'ex-Premier ministre malaisien Najib Razak lors d'une interview à Kuala Lumpur, le 28 septembre 2021. © Lim Huey Teng, Reuters L'ex-Premier ministre malaisien Najib Razak lors d'une interview à Kuala Lumpur, le 28 septembre 2021.

La justice malaisienne a confirmé mercredi 8 décembre la condamnation de l'ancien Premier ministre Najib Razak en appel, avec une peine de 12 ans de prison et 44 millions d'euros d’amende dans le cadre de la gigantesque affaire de corruption 1MDB. Un verdict qui ne marque cependant pas la fin de ce feuilleton politico-financier et qui semble peu susceptible d’entraver la solide popularité dont jouit toujours l’ancien chef du gouvernement.

De notre correspondante à Kuala Lumpur,

Jusqu’au dernier moment, justice a bien failli ne pas être rendue. La veille encore du verdict de son procès en appel, l’ex-Premier ministre Malaisien Najib Razak tâchait de repousser cette échéance, invoquant tantôt sa volonté d’apporter de nouvelles preuves au procès ou bien le récent test Covid-19 positif d’un de ses collaborateurs.

C’est donc finalement via une visioconférence qu’il a entendu mercredi 8 décembre au matin une nouvelle fois la justice le déclarer coupable de corruption, blanchiment et abus de pouvoir dans ce qui est régulièrement considéré comme le plus grand scandale financier au monde : l’affaire 1MDB. Un sigle évoquant un fonds souverain d’investissement d’où se sont échappés 4,5 milliards de dollars alors que Najib Razak était au pouvoir. 

En l’absence de l’escroc supposé être son homme de main, un dénommé Jho Low, recherché par les autorités mais toujours introuvable, c’est ainsi l’ancien Premier Ministre qui avait été le premier dans le collimateur de la justice. Et ce dès 2018.

Bouleversement politique, défaite immédiate du parti de Najib Razac

Les poursuites engagées à son encontre avaient alors déclenché un bouleversement dans la politique du pays. La découverte des milliards de dollars d’argent public qui auraient servi à acheter des yachts, des sacs à main luxueux, des appartements, mais aussi à offrir des cadeaux à des stars, comme des tableaux de Picasso à l’acteur Leonardo Di Caprio, a eu rapidement eu une conséquence électorale : en 2018, la défaite inédite aux élections nationales du parti de Najib Razak qui était depuis 61 ans au pouvoir.

L’ancien Premier ministre, fils et neveu d’anciens Premiers ministres, incarnait alors pour beaucoup la corruption des puissants. Les premières condamnations sont tombées l'an passé, avec une première peine de 12 ans de prison et une amende de 44 millions d’euros émises dans le cadre d’un premier procès concentré sur seulement une petite partie des fonds détournés.

Mais Najib Razak avait alors décidé de faire appel et la confirmation de sa culpabilité ce mercredi 8 décembre ne semble toujours pas clore ce premier volet de l’affaire 1MDB. Sa défense annonçant de nouveau faire appel de cette décision, un nouveau jugement devra donc avoir lieu cette fois-ci devant la Cour fédérale.

Personnalité politique toujours la plus suivie

Et tandis que la Malaisie doit donc se résigner à attendre encore pour obtenir un ultime dénouement judiciaire, Najib Razak reste la personnalité politique la plus suivie dans le pays, avec notamment plus de quatre millions d’abonnés sur les réseaux sociaux. Preuve de sa popularité réelle : celui qui est encore député a pris des bains de foule à Malacca, le mois dernier, où avait lieu une élection régionale.

Aussi étrange que cela puisse paraître, Najib Razak a réussi à faire basculer une partie non négligeable de l’opinion en sa faveur et à transformer l’image de kleptocrate qui lui collait à la peau en figure d’homme simple et proche du peuple, note Sophie Lemiere de l’University of Nottingham de Malaisie :

Le recyclage des autocrates est quelque chose qu’on a observé dans beaucoup de pays, constate la chercheuse. Najib est actuellement assimilé à tout ce système d’allocation qui a été mis en place pendant ses années au pouvoir. Et dans un contexte de pandémie mondiale et face au poids de ce freinage économique considérable qu’a ressenti la Malaisie, le souvenir d’un pays pré-Covid vu comme économiquement prospère, d’un Premier ministre fort, qui certes a pris beaucoup d’argent. Et de la même manière que beaucoup des électeurs de Trump voyaient en lui un homme qui saurait faire du business - car il a su en faire pour lui-même -, il y a cette vision aussi de Najib "Oui certes il a pris beaucoup d’argent, mais il nous en a donné beaucoup" que l’on perçoit beaucoup dans les zones rurales et semi urbaines de la Malaisie.

« Faire porter le chapeau à son épouse »

Dans ses apparitions publiques et ses posts sur les réseaux sociaux, ce cador populiste de la politique semble également avoir pris la précaution d'éloigner son épouse. La très controversée Rosmah Mansor est également dans le collimateur de la justice, accusée notamment d’avoir acquis jusqu’à 500 sacs à mains, 12 000 bijoux et un nombre impressionnant de paires de chaussures avec de l’argent public.

Un détail qui n’est pas un hasard, selon Sophie Lemière : « Rosmah a été très largement diabolisée, faire porter le chapeau à son épouse sans le dire explicitement a donc été très aisé pour Najib, qui a pu se reconstruire sans elle une image d’homme du peuple. »

La période d’austérité et d’instabilité politique qui connaît la Malaisie depuis deux ans, avec, en pleine pandémie mondiale, pas moins de trois premiers ministres se succédant, a donc pu profiter à l’aura de Najib Razak. Mais la complexité de l’affaire 1MDB demeure également un avantage pour lui, selon James Chin, chercheur malaisien à l’université de Tasmanie :

La Malaisie a la mémoire courte, l’Affaire 1MDB a été éclipsée dans les esprits par l’arrivée de la pandémie. Ce qui pourrait changer cette réalité cependant, c’est l’adaptation en série pour Netflix (produite par l’actrice Michelle Yeoh et réalisée par le créateur de House of Cards) d'un livre consacré à l'affaire. Cette mise en image grand public pourrait rafraîchir les mémoires.

L’affaire 1MDB et le feuilleton politico-judiciaire de Najib Razak en Malaisie sont loin d’être terminés.

Et malgré cette nouvelle condamnation, à quelques mois de nouvelles élections en Malaisie, cet irréductible ne semble pas prêt de disparaître de la scène politique du pays. Interrogé sur sa possible candidature à la mandature suprême pour le prochain scrutin, le premier concerné n'a pas fermé la porte à cette éventualité, en répondant de manière sibylline « nous traverserons le pont lorsque nous y arriverons ». Cela quelques heures seulement après que le juge, qui le condamnait une nouvelle fois pour corruption, déclarait que ses agissements étaient source « d'embarras national ».

Malaisie: l’ex-Premier ministre Najib Razak condamné à nouveau pour corruption mais reste populaire