Allemagne : quand l’amour l’emporte, le Vatican enrage

Si les scènes de joie et d’amour dans les églises allemandes devraient plaire au Seigneur, elles mettent en rage les évêques allemands. © Thilo Schmuelgen Si les scènes de joie et d’amour dans les églises allemandes devraient plaire au Seigneur, elles mettent en rage les évêques allemands.

Main dans la main, ils regagnent les bancs de l’église. Mais les deux hommes n’arrivent pas à contenir leur émotion. Les larmes coulent sur les joues. Le couple s’arrête et s’enlace. Les deux amoureux pleurent l’un contre l’autre.

Ils viennent de se faire bénir dans l’église Saint-Pierre-et-Paul de Potsdam, près de Berlin, «comme tous les autres gens qui s’aiment». Une prière organisée par des prêtres allemands dans le cadre du mouvement «L’amour l’emporte» (#liebegewinnt) organisé pour protester contre une nouvelle missive homophobe venue de Rome.

Markus et Alex, deux autres catholiques homosexuels, sont venus eux aussi ce samedi à Potsdam pour recevoir cette bénédiction jugée «illicite» par la Congrégation pour la doctrine de la foi, sorte de police des mœurs de la hiérarchie catholique. «Nous avons tous les deux une éducation catholique», explique Alex à l’issue de la cérémonie. «Cela nous a toujours paru étrange d’être exclus à cause de notre orientation sexuelle alors que nous vivons normalement au sein de la paroisse. C’est douloureux de voir que Rome vit dans une autre réalité et ignore le quotidien des catholiques», ajoute-t-il.

Markus et Alex, catholiques et homosexuels : «C’est douloureux de voir que Rome vit dans une autre réalité.» © Fournis par Liberation Markus et Alex, catholiques et homosexuels : «C’est douloureux de voir que Rome vit dans une autre réalité.»

Désobéissance sans précédent

Pour la première fois, des centaines de prêtres sont sortis de l’anonymat pour mener une action publique et concertée contre Rome. Un acte de désobéissance sans précédent. Depuis début mai, plus d’une centaine de paroisses défient le Vatican en arborant sur les édifices religieux des couleurs arc-en-ciel, symbole de la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres).

Plus de 2 600 prêtres ou diacres ont signé un appel pour exprimer publiquement leur désaccord avec le Vatican sur la question de l’homosexualité. «Nous interprétons la sexualité comme une force positive. […] Les interdits de Rome ne feront en rien avancer [le débat]», écrivent-ils.

«L’homophobie de mon église me met en colère», s’emporte Jan Korditschke, prêtre jésuite, qui a organisé, ce dimanche, une bénédiction à l’église Saint-Canisius de Berlin. «Ma démarche est celle d’un simple aumônier qui réconforte des êtres humains en détresse.»

«Les prêtres bénissent des motos, des voitures ou des grilles de jardin. Pourquoi l’amour entre deux personnes ne pourrait-elle pas être béni ?», s’emporte Renate Spannig, responsable en Bavière de l’organisation Maria 2.0, un mouvement en faveur de l’accès des femmes aux postes à responsabilité et une des initiatrice de l’action «L’amour l’emporte». Il faut «secouer les catholiques», dit-elle.

Si les scènes de joie et d’amour dans les églises allemandes devraient plaire au Seigneur, elles mettent en rage les évêques allemands. Georg Bätzing, président de la Conférence épiscopale, a jugé cette action «peu utile», alors que l’église a organisé un débat dans le cadre du «chemin synodal» (Der Synodale Weg), une assemblée créée après le scandale des abus sexuels et faisant office de soupape à une situation déjà explosive.

«Duperies» et «pratiques sataniques»

«Le Vatican considère cette action comme un acte de résistance et d’indiscipline», insiste Norbert Lüdecke, théologien à l’Université de Bonn, spécialiste en droit canonique et auteur d’un ouvrage à paraître (Die Täuschung) sur les «duperies» de l’église catholique. «L’indignation contre l’absence de démocratisation et modernisation mobilise désormais de plus en plus de catholiques engagés.»

Elle divise aussi la communauté chrétienne. Les catholiques le plus conservateurs réclament l’excommunication des prêtres désobéissants. Le mouvement «Maria 1.0», créé en réaction à «Maria 2.0», exhortent les évêques à réagir contre cette «hérésie». A Wuppertal, des contre-manifestants se sont postés devant l’église en inscrivant sur une banderole : «Pas de bénédiction pour le péché !»

Quant au prêtre et théologien Wolfgang Rothe, il a organisé une cérémonie à l’église Saint-Benoît de Munich sous protection policière après avoir reçu des menaces. Les courriers électroniques, parfois signés de leurs auteurs, dénonçaient des «pratiques sataniques» visant à «introduire le diable dans l’église».

Ce défi lancé par les prêtres allemands montre à quel point le fossé continue de se creuser entre la vie de l’église sur le terrain et la hiérarchie, toujours prisonnière de son dogme. «Mais il est illusoire de croire que Rome va changer de doctrine avec ce genre d’action», estime Norbert Lüdecke.

Pour les homosexuels catholiques, il n’est pas question de quitter l’église. «Ces fidèles ont reçu une éducation catholique qu’ils veulent conserver. C’est leur maison. Pourquoi devraient-ils la quitter et vivre ailleurs ?», dit le prêtre Jan Korditschke. «Nous avons grandi dans la religion catholique. C’est comme une famille», conclut Markus qui restera actif dans sa paroisse.

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