Quand la créolité inspire la mode pour homme

Avec C.R.E.O.L.E, le designer Vincent Frédéric-Colombo propose un vestiaire masculin tissant politique et style pour mieux valoriser l’histoire des populations ultra-marines.

Derrière la marque C.R.E.O.L.E. se cache le designer Vincent Frédéric-Colombo, 31 ans, né de parents guadeloupéens . © C.R.E.O.L.E. Derrière la marque C.R.E.O.L.E. se cache le designer Vincent Frédéric-Colombo, 31 ans, né de parents guadeloupéens .

Chemisettes et bermudas à carreaux évoquant le tissu madras des Antilles françaises, t-shirts à l’effigie de Christiane Taubira ou aux couleurs du drapeau rastafarien, et plus largement à celles du mouvement panafricain… Bienvenue dans le vestiaire masculin de C.R.E.O.L.E pour « Conscience relative à l’émancipation outrepassant les entraves ».

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Derrière cette marque subtilement politique se cache le designer Vincent Frédéric-Colombo, 31 ans, un Parisien né de parents guadeloupéens, ayant grandi une bonne partie de sa vie sur l’île caribéenne. Si ses vestes et pantalons en toile de coton épaisse rappellent l’univers du streetwear, c’est surtout dans l’imaginaire des vêtements de travail que le créateur est allé puiser.

Uniformes retravaillés

Il a ainsi revisité l’uniforme d’origine des employés de la SNCF en les parant de touches vertes, jaunes et rouges. Des pièces majoritairement portées par les travailleurs ultra-marins déplacés vers la métropole par le Bureau pour le développement des migrations des départements d’outre-mer (Bumidom), mis en place au début des années 1960. « Intégrer la fonction publique est devenue une tradition chez nous, mais ces corporations n’ont pas du tout été valorisées, car on y a fait entrer de la main d’œuvre pas chère, glisse le styliste. Ce sont pourtant des métiers qui sont encore très prisés par les domiens », constate ce fils de fonctionnaires.

Passé par une école de mode et de socio-anthropologie, Vincent Frédéric-Colombo sort donc sa première collection pour hommes. Une ligne qui fait la part belle à la créolité, terme qu’il interprète comme « une ouverture au monde, au regard de sa propre identité ». En injectant du politique sur des vêtements aux confins de la hype, celui qui s’est fait un nom grâce à ses soirées à succès baptisées « La Créole » parvient à séduire tous les publics, en évitant l’écueil communautaire.

Charançon designé

« L’idée c’est d’éduquer les populations moins sensibles à ces histoires et de rendre fières les populations concernées avec un nouveau référentiel. Car la créolité nous amène à prendre conscience d’une histoire et d’expériences propres à des territoires aux luttes communes, toujours d’actualité, qui ont besoin d’être comprises », insiste-t-il.

En témoigne ses créations autour du scandale du chlordécone habilement mis en scène. Le symbole moléculaire de l’insecticide pour lutter contre le charançon du bananier se retrouve ainsi floqué sur des chemises, tandis que l’insecte a été designé sur des t-shirts et autres slips portés par un échantillon de mannequins aux carnations de peaux et de morphologies différentes. Corps très minces, normés ou ultra-testostéronés, le styliste déconstruit aussi la masculinité noire.

Valoriser les savoir-faire

« Comment définir l’homme créole ou caribéen ? En voulant répondre à cette question, j’ai tout de suite eu en tête les coupeurs de canne à sucre ou les danseurs de quadrille et de biguine, reconnaît Vincent Frédéric-Colombo. En creusant un peu plus loin, j’ai vu le danseur de dance-hall, les acteurs du mouvement hip hop et j’ai réalisé qu’on avait d’autres bases. Il nous manque juste l’industrie textile, or comment inventer une mode sans industrie ? » s’interroge-t-il.

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Si l’Afrique est parvenue à intégrer les fashion-week internationales, reste aux territoires ultra-marins de profiter de l’ouverture du secteur aux minorités pour valoriser leur savoir-faire, eux bien réels. « L’industrie a toujours été ouverte aux cultures d’ailleurs, mais elle répondait à des tendances de manière générique et ne se mettait pas au service des concernées. Cette vision simplifiée des traditions n’a fait que renforcer les stéréotypes. Aujourd’hui, le secteur est moins figé. » À la nouvelle génération dont Vincent Frédéric-Colombo fait partie, de faire bouger les lignes.

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