A Cuba, une catastrophe économique et une émigration record

Des fermiers plantent de la canne à sucre, le 17 mars dans la province de Cienfuegos. © Adalberto Roque Des fermiers plantent de la canne à sucre, le 17 mars dans la province de Cienfuegos.

Des prix qui flambent, des produits de première nécessité impossibles à acquérir, et des habitants de plus en plus désespérés : Cuba fait face à sa pire crise économique depuis trente ans. «En réalité, le pays est au centre d’une multitude de crises, chacune touchant lourdement l’économie de l’île», explique Ted A. Henken, professeur de sociologie au Baruch College à New York. Avec la pandémie de Covid-19, le tourisme, manne financière très importante pour Cuba, a été quasiment mis à l’arrêt. «Entre 2019 et 2020, il y a eu une baisse de 95 % des arrivées d’étrangers. Cela a créé un manque de devises pour le pays», précise le spécialiste de Cuba.

Cuba pâtit aussi d’un contexte international en sa défaveur. Les célèbres médecins cubains, envoyés à l’étranger grâce à des accords binationaux, ont dû rentrer par milliers ces dernières années, le Brésil, l’Equateur et la Bolivie ayant annulé leurs contrats. Une perte financière très importante pour le régime cubain, qui ponctionne une grande partie du prix payé pour recourir à ces médecins. Le Venezuela, ami historique du régime cubain, a par ailleurs fortement réduit ses exportations de pétrole en direction de l’île des Caraïbes, très dépendante de celles-ci.

Une inflation record

Les sanctions américaines, renforcées sous l’ère Trump, ont rendu les exportations vers Cuba, qui fait venir de l’extérieur la plupart de ses denrées, très compliquées, provoquant des pénuries. Les transferts d’argent en provenance de l’étranger ont aussi été touchés. Or «l’économie de base des foyers cubains est financée par la diaspora», rappelle Vincent Bloch, chercheur et auteur de Cuba, une révolution (Vendémiaire, 2016). «Mais comme beaucoup d’envois passent par des banques clandestines, ce problème du blocage des transferts reste moindre face à l’inflation, largement due à la réforme monétaire menée par le régime.» En décidant en 2021 d’unifier les deux monnaies du pays pour n’en garder qu’une, le président cubain a entraîné la dévaluation du peso local. Si les salaires ont été multipliés par cinq par la même occasion, les prix ont bondi à des niveaux bien plus élevés. C’est notamment le cas sur le marché noir qui, renforcé par les pénuries, propose des biens introuvables sur les échoppes légales, à des prix très élevés. L’inflation de janvier à octobre 2021 y était estimée à 6 900 % par le gouvernement cubain.

Cette grave crise économique a entraîné les manifestations du 11 juillet 2021 et forcé le régime cubain à reconnaître une «situation sociale et économique difficile». Elle a également renforcé l’émigration. Les données américaines sont formelles : si les arrivées de Cubains aux Etats-Unis n’ont jamais cessé, elles connaissent un rebond ces derniers mois. Entre octobre 2021 et mars 2022, les gardes-frontières américains ont recensé le passage d’au moins 78 000 migrants cubains, en sus des 1,2 million de personnes ayant migré aux Etats-Unis. Et les autorités américaines s’attendent à une année record, où 150 000 Cubains pourraient franchir la frontière. Les Etats-Unis sont une destination de choix pour les Cubains, du fait de la situation géographique mais aussi grâce aux avantages accordés à ces immigrés. Ainsi, grâce au Cuban Adjustment Act de 1966, les Cubains qui résident aux Etats-Unis depuis une année au moins ont un accès facilité à la carte de résident permanent, la fameuse green card.

Un nouvel afflux à prévoir

Loin de l’exode de Mariel, où plus de 120 000 Cubains avaient rejoint la Floride par la mer en 1980, les migrants cubains passent désormais par l’Amérique centrale avant de remonter vers le Mexique. Un parcours largement balisé par des passeurs et facilité par certains pays. Alors que la majorité des Etats de la région exige un visa d’entrée aux Cubains, le Nicaragua a supprimé cette démarche en novembre, facilitant l’accès des Cubains sur le continent. Une opération validée par les dirigeants communistes. «Le régime a de toute façon tout intérêt à laisser faire ces départs, il ne veut pas que ce mouvement de rage du 11 juillet se transforme en un véritable mouvement social cubain», indique Vincent Bloch. «Cela a permis de libérer un peu de pression parmi la population en permettant à certains de partir», abonde Ted A. Henken.

D’autant que l’envie de départ est constante dans la société cubaine. «On n’assiste pas à une émigration désespérée, mais plutôt à l’expatriation de gens qui ont réussi à accumuler une certaine épargne pour aller aux Etats-Unis», constate Vincent Bloch. «Ce sont des gens de toutes classes sociales, y compris les classes ouvrières, plutôt jeunes, à la peau plus claire, et qui viennent des zones urbaines de la côte ouest de l’île», complète Jorge Duany, directeur de l’Institut cubain de recherche à l’université de Floride.

Mardi, les Etats-Unis ont annoncé avoir repris la délivrance «limitée» de visas pour les Cubains à La Havane, cinq ans après la fermeture du consulat américain par Donald Trump. Une décision qui pourrait encore augmenter le nombre de départs de migrants. «N’oublions pas que l’accord migratoire des Etats-Unis avec Cuba prévoyait la délivrance de 20 000 visas par an, ce qui n’a pas été respecté ces dernières années», rappelle Jorge Duany. Dernier élément qui facilitera l’expatriation des Cubains : le 23 mai, les Etats-Unis ne pourront plus appliquer le dispositif «Title 42», qui leur permettait d’expulser les migrants à la frontière mexicaine pour cause de risques sanitaires liés au Covid-19.

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