Universités : Formations pour chômeurs ?

© Fournis par Journal d'Abidjan Les Docteurs issus des universités publiques veulent un décret présidentiel leur permettant d'y être recrutés après leurs thèses. Le 5 novembre dernier, ils n'ont eu finalement que des propositions du ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche scientifique au cours d'une rencontre d'échanges à l'Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody. Dr Adama Diawara les a informés qu'il instruira à la Direction des Ressources humaines du ministère de rendre publique la liste des admis au concours de recrutement à l'Université de l'année en cours, pour garantir la transparence. Le ministre a annoncé également la révision du processus de recrutement des enseignants. Désormais, les Docteurs ne déposeront plus leurs dossiers partout. Ce sera une seule candidature, avec un seul dossier et un seul entretien. La composition se fera dans un endroit unique et consistera en un entretien oral précédé d'un texte écrit. Les Docteurs, qui veulent être recrutés en nombre, estiment qu'ils sont environ 3 000 à être laissés sur le carreau alors que les universités publiques manquent cruellement d'enseignants. Mais, pour le ministère de l'Enseignement supérieur, ils ne sont qu'un millier.

Les discussions continuent avec les autorités. Que faire de ces Docteurs ? Pour Adama Diawara, il faut poser le problème à la base. La formation. Que vaut aujourd'hui le Doctorat ivoirien ? La plupart de ces Docteurs sont des diplômés en anthropologie, en sociologie, en criminologie... La première réalité à laquelle beaucoup sont confrontés est la difficulté à s'insérer dans le tissu économique.

Si pour les enseignants et le personnel d'encadrement l'université n'est pas faite pour former des travailleurs, mais plutôt des cerveaux, la question de l'inadéquation formation-emploi dans ce temple du savoir revient chaque année sur la table.

Une seule issue Selon Sidonie Kouakou Dibi Akissi, la Directrice des opérations du cabinet Nazaret Corporations, tous les ans des dizaines de milliers de diplômés sortent des universités sans aucune opportunité d'emploi. Seule issue : les concours de la Fonction publique. Pour s'insérer, beaucoup sont obligés de se reformater. Et les structures comme le cabinet Nazaret Corporations les aident à trouver du boulot en entreprise, à entreprendre, mais aussi à obtenir des stages. Cela en collaboration avec l'Agence emploi-jeunes. « Beaucoup d'étudiants doivent apprendre à être utiles », explique Sidonie Kouakou Dibi Akissi.

Le ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche scientifique a déjà annoncé des réformes dans le secteur de l'enseignement supérieur. Mais, la question de l'inadéquation formation-emploi abordée par Adama Diawara ne concerne pour le moment que le Brevet de technicien supérieur (BTS).

En réalité, supprimer des filières ou les réformer n'est plus la question aujourd'hui à l'université. C'est plutôt le quota d'étudiants orientés dans certaines filières qui l'est. C'est du moins ce que pense l'Organisation des parents d'élèves et d'étudiants de Côte d'Ivoire (OPEECI). « Les filières les plus porteuses, comme toutes celles qui ont un lien avec les technologies de l'information et de la communication, doivent accueillir plus de nouveaux bacheliers chaque année. D'autres, comme l'anthropologie, doivent en accueillir moins. C'est par cela qu'il faut commencer pour ne pas que de nombreux diplômés se retrouvent sur le carreau après leur formation. Malheureusement, on constate qu'en criminologie il y a de plus en plus de nouveaux bacheliers orientés. Pourtant, les débouchées sont faibles », explique Claude Kadio, Président de l'OPEECI. Même raisonnement du côté des enseignants. Pour le Professeur N'Guessan Kouamé, Secrétaire du Comité de suivi de la réunification de la Coordination nationale des enseignants et chercheurs de Côte d'Ivoire (CNEC), l'orientation des bacheliers est mal faite chaque année. Et, parmi ses répercutions, il y a les nombreux diplômés qui doivent apprendre à faire autre chose que ce pour quoi ils ont été formés. « C'est un problème que nous avons toujours dénoncé. Beaucoup de filières à l'université ont leur place. Les supprimer serait une erreur. Il faut juste revoir le système d'orientation », explique le Professeur N'Guessan Kouamé.

Mais la qualité de la formation des étudiants revient également de plus en plus souvent comme question. Outre de conserver des filières peu porteuses d'emplois, les universités sont souvent accusées de former au rabais. Plusieurs problèmes sont cités comme facteurs aggravants. Quand ce ne sont pas les infrastructures, jugées insuffisantes, c'est le manque d'enseignants. « Il y a de nombreux problèmes à tous les niveaux », explique le Professeur Johnson Kouassi Zamina, Secrétaire général de la CNEC. Pour commencer, dit-il, les curricula de formation sont dépassés et l'introduction du système Licence – Master - Doctorat (LMD) a été un échec. « Comment pouvez-vous comprendre qu'on enseigne encore aujourd'hui la narratologie en Lettres modernes, alors que c'est dépassé », note-t-il à tire d'exemple.

Commission nationale de recrutement Conclusion : les étudiants sont obligés de terminer totalement leurs cycles pour se donner plus de chances d'emplois. Hélas, aux dires du Dr Olivier Dally, Porte-parole du Collectif des Docteurs non recrutés, même avec le Doctorat, dégoter un emploi est toujours problématique. Toutefois, le niveau des Docteurs n'est pas le problème ici, assure Olivier Dally. Même si, sur ce sujet, tous ne sont pas du même avis.

Surtout au sein de la Commission nationale de recrutement. Un membre de cette commission parle de faible niveau. D'après lui, pendant la sélection, ils relèvent par exemple des fautes chez certains postulants qui ne sont pas dignes d'un Docteur. Des accusations que les concernés balaient du revers de la main. Comme d'habitude, ils sont soutenus par les enseignants des universités. « Certains parmi eux ont passé leurs thèses avec mention très bien », souligne la CNEC.

Le véritable problème, insiste le ministre Adama Diawara, c'est la formation. On se rappelle qu'en début d'année des rumeurs sur le coût de l'inscription à l'école doctorale de l'Université Félix Houphouët-Boigny avaient défrayé la chronique. Alors qu'on annonçait une hausse de 90 à 590 000 francs CFA, la tutelle avait démenti. Pourtant, selon des sources proches de la présidence de l'université, cette hausse était bien réelle et tombait à point nommé. Elle se justifiait par la spécificité des besoins de la nouvelle école doctorale dont s'est dotée l'université Félix Houphouët-Boigny de Cocody. «Les 500 000 francs CFA qui s'ajoutaient concernaient les nécessités de la nouvelle école doctorale. Entre autres, les encadrements des élèves, les financements de colloques, etc. » expliquait notre source. L'école doctorale est  un impératif pour les meilleures universités parce qu'elle permet une meilleure qualité de formation et d'orientation des docteurs. Et si l'université de Cocody a manqué de figurer parmi les meilleurs établissements d'Afrique, c'est l'une des raisons. L'augmentation du tarif d'inscription à l'école doctorale s'expliquait donc par le corollaire de dépenses qu'entraînait cette innovation dans le secteur universitaire ivoirien. Hélas, le coût de l'inscription étant resté à 90 000 francs CFA, l'école doctorale est incapable de jouer pleinement son rôle. « Il faut se rendre à l'évidence. Pour une université qui se respecte, on ne peut pas s'inscrire à un doctorat pour 90 000 francs CFA. Même le coût de l'inscription en Maternelle dans certaines écoles est plus élevé. Les doctorants qui préparent leurs thèses sont mal encadrés et, à la fin, ils soutiennent et passent plus par complaisance que par mérite », déplore un cadre de la présidence de l'université de Cocody. Autant de linge sale à laver dans nos campus, au moment où il est question de la réforme du BTS.

Raphaël TANOH

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