Vol Ryanair intercepté : «c’est le signe d’une grande fébrilité» de la Biélorussie

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko lors d'un discours au Forum des femmes de Minsk le 17 septembre 2020 (image d'illustration). © TUT.by via AP Le président biélorusse Alexandre Loukachenko lors d'un discours au Forum des femmes de Minsk le 17 septembre 2020 (image d'illustration).

L’interception de l’avion de Ryanair par la Biélorussie afin d’arrêter Roman Protassevitch, un blogueur biélorusse recherché depuis les manifestations de l'an dernier a provoqué de vives protestations des pays occidentaux. La Biélorussie rétorque avoir agi en toute légalité et son allié russe s’est dit « choqué » par les accusations européennes.

Anna Colin Lebedev est maîtresse de conférences en sciences politiques et spécialiste de l’espace post soviétique, elle revient sur le détournement de l’avion de Ryanair par la Biélorussie dans le but d’arrêter un opposant. Un acte qui a notamment été qualifié de « terrorisme d'État » par le Premier ministre polonais.

RFI: Cette interception d’un avion, à l’aide d’un avion de chasse, c’est une méthode inédite, spectaculaire… À qui s’adresse le régime biélorusse en agissant ainsi ?

Anna Colin Lebedev : Je pense qu’effectivement, il s’agit de quelque chose qui est nouveau pour le régime biélorusse. Jusque-là, les méthodes de répression utilisées étaient plutôt classiques - demande d’extradition, arrestation sur place - mais relativement peu d’initiatives aussi spectaculaires.

Il me semble qu’il y a deux personnes à qui s’adresse cette interception incroyable et assez sidérante. C’est, d’une part, tous les opposants qui sont exilés à l’étranger, avec comme message : « Où que vous soyez, on a des moyens de vous arrêter et de prendre le contrôle sur vous ». Mais je pense que le deuxième destinataire, en réalité, c’est le président Loukachenko lui-même. Il me semble que l’on peut dire, avec une grande vraisemblance, qu’il s’agit d’une initiative des forces de l’ordre qui sont de plus en plus présentes au sein du pouvoir biélorusse.

Est-ce que c’est le signe que le pouvoir est aux abois, ou au contraire, qu’ils se croient tout permis ?

C’est manifestement le signe d’une grande fébrilité. En effet, il ne s’agit pas d’une personnalité politique qui mettrait directement en danger le président Loukachenko. Il s’agit d’un journaliste, d’un rédacteur de la chaîne Télégram - comme vous l’avez mentionné - donc d’une personnalité visible dans l’espace politique biélorusse, mais au second plan. Si de tels moyens sont déployés aujourd’hui contre des personnes qui finalement représentent un risque très indirect, c’est que le pouvoir est inquiet.

Et à ce titre, est-ce que les sanctions que l’Union européenne envisage d’appliquer à la Biélorussie pourraient avoir un effet ?

Les sanctions européennes ont généralement un effet en Biélorussie, dans la mesure où cela fait plusieurs dizaines d’années que ce pays vit un peu à l’écart de la communauté internationale. Mais les biais d’action sont en réalité assez limités et d’un impact assez limité. Le biais d’action que l’Union européenne pourra envisager aujourd’hui, pourrait plutôt mettre en difficulté la population biélorusse.

La contestation dure depuis la réélection contestée d’Alexandre Loukachenko. Où en est l’opposition, aujourd’hui, en Biélorussie ?

Aujourd’hui, la protestation contre le pouvoir et le mécontentement populaire sont immenses. Il est vraiment très généralisé au sein de la population. Si des élections honnêtes devaient se tenir aujourd’hui en Biélorussie, il est certain que le président ne resterait pas en place. Cependant, la répression massive fait que les tactiques ont changé. Aujourd’hui, on est dans une contestation plus indirecte à plus petite échelle. Les personnes cherchent à se protéger, parce que la répression, elle aussi, est montée en intensité.

Vol Ryanair intercepté : «c’est le signe d’une grande fébrilité» de la Biélorussie