Coronavirus : « La production de vaccins en Afrique n’est pas une utopie »

Alors qu’une troisième vague de Covid-19 se profile et que les pays du G7 viennent de promettre des dons de vaccins aux pays à faible revenu, Awa Marie Coll-Seck, ministre et médecin sénégalaise, revient sur les grands défis sanitaires du continent. Et sur les 40 ans de l’épidémie de sida, maladie qu’elle combat depuis son apparition.

Une infirmière prépare une dose de vaccin dans une clinique proche de Johannesburg, le 25 mai 2021. © Themba Hadebe/AP/SIPA Une infirmière prépare une dose de vaccin dans une clinique proche de Johannesburg, le 25 mai 2021.

Deux fois ministre de la Santé au Sénégal, médecin, chercheuse et spécialiste de bactériologie, le Pr Awa Marie Coll-Seck a mené de nombreuses missions depuis le début des années 1980 et a été en première ligne dans la lutte contre les principaux fléaux qui menacent la santé des habitants du continent, du paludisme à Ebola en passant par le sida.

Aujourd’hui ministre d’État auprès du président Macky Sall, elle est aussi présidente du comité scientifique du Forum Galien Afrique, créé au Sénégal, qui récompense depuis quatre ans les avancées dans le domaine des soins médicaux, qu’il s’agisse de nouveaux matériels, de médicaments ou de médecine traditionnelle. Pour Jeune Afrique, elle passe en revue les principaux défis de santé auxquels le continent est confronté, Covid-19 en tête.

75 % des doses de vaccins administrées dans le monde l’ont été dans dix pays riches !

Jeune Afrique : Les pays du G7 ont annoncé mi-juin leur intention d’accroître leur aide aux pays à faible revenu face au Covid-19, et notamment de céder des centaines de millions de doses de vaccins. Que vous inspirent ces annonces ?

Awa Marie Coll-Seck : C’est bien sûr une très bonne chose. Selon l’OMS, moins de 2 % de la population africaine sont vaccinés, il fallait donc faire quelque chose. Tant qu’il y aura une personne non vaccinée, il restera un risque. Mais je m’interroge aussi : cette décision est-elle motivée par un sursaut de dignité ? Une prise de conscience après une période durant laquelle le nationalisme a pris le dessus dans les pays riches, qui ont commandé des quantités de vaccins plus importantes que nécessaire ? Pensez qu’à ce jour, 75 % des doses de vaccins administrées dans le monde l’ont été dans dix pays riches !

Face à ce nationalisme, heureusement, il y a eu une forte mobilisation, notamment de la part de la société civile et de chefs d’État comme les président Macky Sall ou Paul Kagamé qui ont dit : « On ne peut pas continuer comme cela ». Il faut donc saluer les engagements du G7, en espérant qu’il ne s’agit pas de déclarations symboliques.

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L’OMS a confirmé le 17 juin qu’une troisième vague de Covid-19 était en train de frapper le continent, surtout dans sa partie sud. Les promesses du G7 suffiront-elles à l’enrayer ?

Elles sont malheureusement très insuffisantes. Le G7 a annoncé 870 millions de doses d’ici à mars 2022 et affiche l’ambition de vacciner au moins 60 % de la population mondiale. Si vous faites le calcul, à raison de deux doses par patient, on va pouvoir vacciner 435 millions de personnes. Mais 60 % de la population mondiale, cela représente 4,7 milliards de personnes… Avec en plus cette deuxième ou troisième vague qui touche certains pays et la question des variants.

Certaines ONG craignent aussi que les doses offertes soient des reliquats de stocks qui risqueraient d’être vite périmés…

J’ai entendu parler de cela, c’est une crainte en effet et il va falloir que nous dialoguions sur ce point. À ce stade, la seule garantie que nous ayons c’est que les pays donateurs semblent vouloir passer par l’intermédiaire d’instances internationales comme Covax ou GAVI, qui pourront contrôler les doses. Quant à nous, les pays destinataires, nous ne pourrons malheureusement en avoir le cœur net que quand les vaccins arriveront chez nous.

La pandémie actuelle a remis en lumière les faiblesses des systèmes de santé de beaucoup de pays. Pourquoi en est-on là 20 ans après le sommet d’Abuja, où toute l’Afrique s’était engagée à consacrer 15 % des budgets publics à la santé ?

Quand on se fixe de tels objectifs, cela part toujours d’un bon sentiment. On est sensible à une situation – à l’époque on faisait face au paludisme, à la tuberculose, au VIH, mais aussi à la montée des maladies non transmissibles comme les affections cardiovasculaires, les cancers… des gens tombaient dans la pauvreté à cause des dépenses liées à leur santé – , des experts réalisent des études, et ici ils avaient estimé qu’il faudrait 15 % du budget. Personnellement, je me suis toujours demandé : « Pourquoi 15 ? » Je me suis donc penchée sur les études réalisés par les économistes, qui avaient calculé qu’avec 15 %, on atteindrait les objectifs. Lorsque j’étais ministre, cela m’a été utile. Je disais souvent : « On a dit 15 % à Abuja ! » C’était en quelque sorte un élément de plaidoyer en faveur de l’augmentation des budgets de santé.

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Mais aujourd’hui on reste loin de ces 15 %…

Oui. Il y a une poignée de pays africains, 6 environ, qui ont atteint ou dépassé ce seuil. Et parallèlement, selon l’OMS et l’Union africaine, il y en a 21 autres qui ont réduit leur budget de santé. Puis est arrivé le Covid-19, qui a provoqué une réorientation des dépenses. On est donc loin de l’objectif mais l’appel lancé à Abuja reste incitatif, et puisque six pays l’ont fait, c’est bien que c’est possible. Aux autres de faire les efforts nécessaires. En mettant en place des couvertures maladie universelles, notamment.

Awa Marie Coll Seck, la ministre sénégalaise de la Santé, le 20 mai 2014 à Genève.© ALAIN GROSCLAUDE/AFP © Fournis par Jeune Afrique Awa Marie Coll Seck, la ministre sénégalaise de la Santé, le 20 mai 2014 à Genève.© ALAIN GROSCLAUDE/AFP

Le Covid peut-il être le coup de tonnerre qui fait prendre conscience de l’urgence qu’il y a à renforcer les systèmes de santé ?

Bien sûr, la pandémie a secoué tout le monde, y compris les leaders politiques qui n’avaient pas trop conscience de l’urgence. Et aujourd’hui, la santé occupe une place prépondérante dans toutes les réflexions. On voit que les pays qui ont peu de cas de Covid et des taux de contamination bas sont des pays dont l’économie peut rebondir plus facilement. Ceux qui n’en avaient pas encore conscience réalisent que la santé est au cœur du développement, que sans systèmes de soins solides, le progrès n’est pas pérenne, la résilience n’est pas possible face aux crises.

On aura beau faire tous les progrès possibles dans la lutte contre les maladies, si en face on ne met pas en place un système solide avec du personnel formé, des infrastructures de qualité, des systèmes de surveillance et d’alerte, une chaîne logistique, des financements, des moyens répartis sur tout le territoire et pas seulement dans les grandes villes, il n’y aura pas d’amélioration.

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L’effort doit-il être fait dans chaque pays, ou a-t-il aussi une dimension panafricaine, multilatérale ?

Vous avez raison, c’est un point fondamental. Pour moi, personne ne peut s’en sortir seul. Les frontières sont poreuses, les gens circulent, donc il faut impliquer toutes les organisations régionales : Cedeao, SADC… Et bien sûr l’Union africaine pour coiffer le tout. Le CDC (Centres for Disease Control), qui est la branche santé de l’UA, a déjà joué un rôle leader d’alerte sur le Covid, et propose chaque vendredi des rendez-vous de formation et de discussion thématiques sur des thèmes de santé. C’est très intéressant, j’y participe très souvent.

Autre organisation multilatérale, l’OMS a été souvent critiquée sur sa gestion de la pandémie. Vous qui connaissez très bien cette institution, trouvez-vous cela justifié ?

Je connais l’OMS de l’intérieur oui, j’ai travaillé presque 13 ans dans des structures qui en dépendaient. Il faut savoir de quoi et de qui on parle : quand on dit « l’OMS », il y a le secrétariat général, mais il y a aussi les États membres. L’Organisation intervient dans le cadre du Règlement sanitaire international, et les décisions sont prises par les pays.

Pour prendre un exemple : l’OMS a déclaré que le Covid était une urgence mondiale fin janvier 2020 et a été critiquée pour cela, certains estimant que c’était trop tardif. C’est possible, mais si l’appel avait eu lieu trop tôt, on l’aurait accusé de semer la panique. Et surtout, ce qu’on a observé ensuite c’est que beaucoup de pays, y compris de grands pays développés, n’ont commencé à considérer le problème que des mois après.

L’OMS doit-elle être réformée ?

Ce qui est sûr, c’est qu’elle manque de moyens, surtout face aux épidémies. Elle a un budget, mais c’est souvent un budget dédié, qu’elle ne peut engager que pour lutter contre telle ou telle menace. Je pense qu’il faudrait que les États et les donateurs cessent de conditionner leur aide et laissent l’OMS établir ses priorités.

Il y a déjà eu des réformes après Ebola. Et au mois de mai dernier, l’assemblée mondiale de l’organisation a établi un nouveau traité sur la réponse aux pandémies, en rappelant les principes de solidarité, de transparence. Les réformes sont donc en cours et les États se sont engagés à donner plus d’argent. Espérons que cela ne restera pas des vœux pieux.

Dans les locaux d’un site de production du vaccin Pfizer à Reinbeck, en Allemagne, le 20 avril 2021.© Christian Charisius/AP/SIPA © Fournis par Jeune Afrique Dans les locaux d’un site de production du vaccin Pfizer à Reinbeck, en Allemagne, le 20 avril 2021.© Christian Charisius/AP/SIPA

Autre sujet de santé discuté au plan mondial : la levée des brevets sur les vaccins. Pensez-vous que ce serait une bonne chose ?

Bien sûr, je suis pour. J’ai constaté l’effet que cela pouvait avoir lorsque j’étais à l’ONUSIDA : la levée des brevets sur les antirétroviraux a permis de faire passer le coût annuel du traitement de 10 000 dollars à 150 dollars. L’UA est aussi en train de promouvoir une initiative sur la production locale de médicaments, ce qui est un autre grand défi que nous devons relever. En Afrique, nous achetons 90 % de nos médicaments hors du continent. Cela nous oblige à puiser dans nos réserves de devises fortes.

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Vous évoquez la production locale de médicaments ou de vaccins. Où en est le Sénégal sur ce point ?

Notre pays possède au moins deux sites très avancés sur la question, dont l’Institut Pasteur de Dakar qui produit déjà des vaccins contre la fièvre jaune. D’autres sont très bien placés, comme l’Afrique du Sud ou les pays du Maghreb, et j’entends parler d’initiatives au Nigeria, au Rwanda, en Éthiopie… Je pense que si on commence en s’appuyant sur les pays qui possèdent déjà une compétence et des infrastructures et qu’on les aide à se renforcer, la production de vaccins en Afrique n’est pas une utopie.

Début juin, le monde a célébré un triste anniversaire : les 40 ans de l’identification des premiers cas de sida. Vous qui avez travaillé sur cette maladie depuis le début, quel regard portez-vous sur ces quatre décennies ?

Effectivement, c’est du vécu. C’est le service de maladies infectieuses dans lequel je travaillais, il y a 40 ans, qui a identifié le premier cas au Sénégal. À l’époque c’était extrêmement difficile, beaucoup pensaient que l’accès de l’Afrique aux antirétroviraux était une utopie, que cela resterait trop cher, que le traitement était trop astreignant. J’ai même entendu de mes propres oreilles des gens expliquer : « Les Africains n’ont même pas de montre, comment voulez-vous qu’ils prennent des médicaments à heures fixes ? »

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Face à ça, il y a eu une mobilisation forte de la société civile. Des femmes en particulier, des ONG… Des gens se sont battus pour que les médicaments ne soient pas disponibles que dans les pays du Nord, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont fait beaucoup de choses, ont établi des protocoles. Il y a eu beaucoup d’initiatives et aujourd’hui, les traitements sont disponibles y compris dans les régions les plus reculées.

En décembre 2003, l’OMS a lancé la campagne « 3X5 » visant à administrer un traitement antirétroviral à trois millions de personnes vivant avec le VIH/sida dans des pays en développement avant fin 2005. Et après 2015, l’Onusida a lancé une initiative d’accélération « 90-90-90 » dont l’objectif était qu’à l’horizon 2020, 90 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique, 90 % des personnes séropositives reçoivent un traitement et 90 % des personnes traitées aient une charge virale supprimée. Le but étant d’atteindre 95 % en 2030 grâce aux financements du Fonds mondial, d’Unitaid, du Pepfar (Plan d’Urgence Présidentiel de Lutte contre le sida) américain et de la Fondation Gates. Mais il reste encore des défis, notamment l’accès aux médicaments de deuxième et de troisième génération.

Le but affichée était d’en avoir fini avec le sida à l’horizon 2030. Est-ce encore réaliste compte tenu des bouleversements et des changements de priorités liés à la pandémie de Covid ?

Je ne veux pas être pessimiste. Mais entre les difficultés liées au Covid, les mesures barrières, les voyages suspendus ou encore la prévention qui est aujourd’hui négligée… J’y crois, mais il faudra des mesures drastiques pour atteindre au moins une forte diminution en 2030. Une disparition totale de la maladie, je n’y crois pas encore.

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