Algérie : Fethi Ghares raconte la prison d’El Harrach

Libéré après plus de huit mois de prison, le porte-parole du Mouvement démocratique et social (MDS) dénonce les conditions de détention indignes dans le premier établissement pénitentiaire du pays.

Fethi Ghares, porte-parole du Mouvement démocratique et social (MDS). © Fibladi Fethi Ghares, porte-parole du Mouvement démocratique et social (MDS).

Fethi Ghares était candidat à l’élection présidentielle de 2019, dont on connait l’issue : la chute du président Bouteflika, ainsi que des hommes qui constituaient son clan. Mais ça, c’était avant. Porte-parole du Mouvement démocratique et social (MDS), issu de l’ex-Parti communiste algérien, Fethi Ghares, 48 ans, est depuis passé par la case prison.

Condamné le 9 janvier dernier à deux ans ferme, il a vu sa peine ramenée, en appel, le 22 mars, à un an de prison, dont six mois ferme, pour « outrage à corps constitué » et « diffusion d’informations pouvant porter atteinte à l’unité nationale » et « à l’ordre public ».

« Univers déshumanisant »

Le jour même du jugement, Fethi Ghares quitte la prison d’El Harrach. « On ne sort jamais indemne de cette prison du Moyen-Âge, nous confie-t-il au téléphone. C’est un univers qui broie et brise toute personne qui y fait son entrée. »

Ils sont plus d’une centaine à s’entasser dans une salle conçue pour accueillir une cinquantaine de détenus

Un univers carcéral que Ghares a découvert le 1er juillet 2021, date de son placement sous mandat de dépôt. Le premier contact avec El Harrach, établissement construit en 1915 sous l’occupation française, est froid, brutal, presque déshumanisant pour cet homme rompu à l’engagement politique, qu’il a commencé au milieu des années 1980 dans les mosquées d’Alger comme sympathisant du courant islamiste, avant de rejoindre les rangs de l’ancien Parti communiste. « El Harrach est un monde à part, souffle-t-il. On dirait une prison d’un pays d’Amérique latine. Elle est conçue pour abriter 2 000 prisonniers, mais on y recense quelque 4 000 détenus. Je vous laisse imaginer ce que c’est que d’y être même pour une seule nuit.  »

Après un passage obligé chez le médecin, le psychologue et le coiffeur, le nouveau prisonnier récupère son linge et sa gamelle en plastique avant de rejoindre l’une des salles de cet établissement où anciens Premiers ministres, ex-ministres et anciens oligarques ont transité depuis le lancement d’une opération de lutte contre la corruption, à la fin du printemps 2019.

Dans cette salle conçue pour accueillir une cinquantaine de personnes, ils sont plus d’une centaine à vivre et à survivre dans des conditions que Fethi qualifie d’horribles. Les détenus s’y entassent comme des sardines, certains dorment à même le sol ou à tour de rôle. L’hygiène est déplorable et la promiscuité participe à déshumaniser les détenus.

Lentilles, haricots blancs, pâtes…

Mais Ghares ne va pas s’y éterniser. Sans doute alertée par son statut de responsable d’un parti politique, l’administration le transfère dans une autre aile d’El Harrach, où se trouve les cellules d’isolement, où sont placés des détenus pour des raisons sécuritaires ou politiques. C’est une aile avec un couloir, une cour et une vingtaine de petites cellules qui peuvent abriter entre deux à quatre personnes. C’est ici que les ex-Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, et d’autres apparatchiks de l’ancien régime ont croupi pendant des mois avant d’être transférés dans d’autres centres de détention.

Fethi Ghares partage une minuscule cellule, pourvue de lits superposés, d’une télé et d’un sanitaire, avec deux autres prisonniers. Ces derniers ont droit aux programmes des chaînes publiques, ainsi qu’à des livres mis disposition par la bibliothèque. Le quotidien à El Harrach est rythmé par deux promenades dans la cour, le matin et l’après-midi, ainsi que par les auditions avec les avocats. La famille a un droit de visite tous les quinze jours pour une durée d’une quinzaine de minutes.

« La nourriture servie est tout simplement infecte, raconte Ghares. Lentilles, loubia [haricots blancs], pâtes, servies parfois avec de minuscules morceaux de poulet, les prisonniers sont traités comme du bétail. »

Traitement de faveur

Tous les détenus ne sont pas soumis à ce régime, tempère le coordinateur du MDS, qui évoque une sorte de stratification sociale dans la prison. Les nantis et ceux qui ont le bras long peuvent bénéficier d’un traitement de faveur et d’un menu amélioré, ajoute-t-il. « Saïd Bouteflika, ainsi que d’autres membres de la Issaba [la bande mafieuse] ne sont pas traités de la même manière que les prisonniers politiques ou de droit commun », souligne Ghares, qui précise ne pas avoir rencontré le frère de l’ancien président, transféré à El Harrach en janvier 2021. « Tout le monde en prison sait que ces hommes-là, qui ont fait tant de mal au pays, sont plutôt choyés par rapport au reste des prisonniers, ajoute Ghares. Ils mangent de la viande quand les autres se contentent de lentilles qui baignent dans un semblant de sauce. »

Les conditions d’incarcération dans les autres prisons algériennes sont similaires. « Chaque semaine, nous recevions des détenus qui arrivaient d’autres centres de l’intérieur du pays, raconte encore Ghares. Tous décrivent un univers carcéral déplorable, invivable. C’est un système qui rabaisse le prisonnier, l’avilit et le déshumanise. L’État de non-droit y prévaut et la notion de respect des droits de l’homme y est totalement inconnue, à El Harrach comme à Koléa, Annaba, Constantine ou Berrouaghia. L’Algérie ne mérite pas une prison comme celle d’El Harrach. »

La grande majorité des prisonniers que j’ai croisés n’ont pas la trentaine »

Après huit mois et vingt jours de détention, Fethi Ghares a donc été libéré le mardi 22 mars, mais reste sursitaire et pas tout à fait à l’abri de nouvelles poursuites ou d’un éventuel retour en prison. Ce qui l’a le plus frappé durant son séjour à El Harrach ? Le nombre de jeunes. « La grande majorité des prisonniers que j’ai croisés n’ont pas la trentaine, précise-t-il. C’est un concentré de la jeunesse algérienne qui s’y croise et se côtoie. Cette prison ne contribue pas à réhabiliter celui qui y passe, mais à le briser. Elle en fait un délinquant certifié. »

Algérie : Fethi Ghares raconte la prison d’El Harrach