Mort de la chanteuse Elza Soares: au Brésil, l’adieu à celle qui «aura manqué de tout, sauf d’une voix»

«Je crois que je vais mourir», a soufflé Elza Soares à son entourage, peu avant de s’éteindre sans douleur, jeudi, chez elle à Rio. Une mort «tranquille», selon son agent, Pedro Loureiro, à l’opposé de l’existence intense et tragique de la diva noire du Brésil, dont la disparition, à l’âge de 91 ans, met le pays en émoi.

Elza Soares, «une guerrière !» s’est exclamé le maire de Rio, Eduardo Paes, en annonçant un deuil officiel de trois jours. La fille des favelas «aura manqué de tout, sauf d’une voix», écrit quant à lui le critique musical Julio Maria dans O Estado de S. Paulo. Et quelle voix ! La reine Elizabeth II elle-même aurait confié n’en avoir «jamais entendu de pareille», rapporte le média G1, qui précise que la couronne en or et diamants adornant la dépouille de l’artiste était un cadeau personnel de la monarque.

«Rénovatrice de la samba»

Honneur réservé aux plus grands, la veillée funèbre s’est tenu au Théâtre municipal de Rio. Le cortège devait ensuite traverser la ville en grande pompe vers l’ultime demeure de la reine de la samba. «Elza Soares va beaucoup manquer au Brésil», a réagi Gilberto Gil, autre icône de la musique brésilienne, dans une vidéo postée sur son fil Twitter. «Elle fut l’une des grandes interprètes et rénovatrices de la samba», poursuit le chanteur, la voix prise. Paulinho da Viola, l’un des maîtres du genre, rappelle quant à lui qu’«Elza Soares a lutté contre diverses formes d’oppression».

A Rome, en janvier 1970, lors de son premier concert européen. © Fournis par Liberation A Rome, en janvier 1970, lors de son premier concert européen.

Le footballeur Garrincha quitte sa femme pour elle dans les années 60. La chanteuse sera ensuite présentée comme la cause de la décadence de la carrière du joueur, devenu alcoolique, avant sa mort en 1983 à 49 ans. «Or, sans elle, Garrincha serait mort bien avant», témoigne le biographe du sportif et expert musical Ruy Castro, pour qui l’apogée professionnelle d’Elza Soares coïncide justement avec le début de leur union, entre 1960 et 1970.

«Un pays contraint de s’incliner face à son talent»

«Nous célébrons son immense apport, mais le Brésil raciste ne va pas se laver les mains de ce qu’il lui a fait, écrit de son côté la féministe noire Djamila Ribeiro, qui l’a connue. Elza Soares savait que son existence même dérangeait un pays contraint de s’incliner face à son talent.» Pour la chercheuse Marilda de Santana Silva, après avoir paru renforcer les stéréotypes envers la femme noire, notamment avec Mulata Assanhada («mulâtresse excitée»), la chanteuse a su faire évoluer son discours, devenant un «exemple de résistance pour les jeunes générations». Son répertoire dénonce les inégalités, la violence contre les femmes, le racisme.

A la mort de Joao Gilberto, en juillet 2019, le président Jair Bolsonaro n’avait pas rendu hommage au maître de la bossa-nova, se contentant de présenter ses condoléances aux proches de cette «personne connue» (mais peut-être pas de lui). Pour Elza Soares, il n’a pas eu un mot, mais avec cette fois une excuse familiale. Le chef de l’Etat est lui-même en deuil, de sa mère de 94 ans, décédée vendredi à l’aube.

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