En Afghanistan, l’obscurité plutôt que l’obscurantisme

Une patrouille talibane dans le quartier PD10 de Kaboul, mardi. © Sandra Calligaro Une patrouille talibane dans le quartier PD10 de Kaboul, mardi.

Les reportages que nous publions aujourd’hui ont un caractère exceptionnel. D’abord il est devenu très difficile, voire impossible pour certains, d’entrer en Afghanistan. Les vols vers Kaboul étant interrompus, il faut se débrouiller avec les moyens du bord, par la route. Notre envoyé spécial est entré par le Pakistan, d’autres ont emprunté le chemin de l’Ouzbékistan. Ensuite, l’Afghanistan n’est plus le même pays, il y a clairement un avant et un après (le départ des Occidentaux et le retour des Talibans). Luc Mathieu, qui a vécu trois ans à Kaboul de 2009 à 2011, et qui s’y était encore rendu l’an dernier pour Libération, a découvert une ville parallèle, «un Kaboul apeuré, terrorisé, comme souterrain». Si elle le pouvait, la population se cacherait six pieds sous terre, l’obscurité plutôt que l’obscurantisme. Les rues sont peu peuplées et l’ambiance y est pesante. Le danger peut venir de n’importe où et de n’importe qui : il n’y a pour l’heure ni police ni armée constituées. La plupart des intellectuels ont fui, les femmes se cachent, les expatriés sont pour la plupart partis ou retranchés dans leurs bureaux : ainsi Acted, l’une des plus importantes ONG en Afghanistan, n’emploie plus que des locaux.

Mais le pire, c’est la faim. Tous les robinets financiers ont été coupés : le FMI et la Banque mondiale ont cessé leurs versements, et les milliards de la banque centrale afghane ont été gelés. Résultat, des queues interminables devant les banques, tout cela pour pouvoir tirer l’équivalent de 200 dollars maximum par semaine. Seules les armes sont financièrement abordables mais à quoi peut servir une arme si personne n’a de quoi manger, s’interroge un habitant de Kaboul. Une crise humanitaire majeure se profile dans le pays et elle ne touchera pas seulement la population sous le joug des talibans mais aussi les talibans eux-mêmes. C’est là le nœud de la situation actuelle : les talibans n’ont pas de quoi faire tourner le pays, d’autant que la sécheresse et le Covid ajoutent de la tension à la misère. Ils ont un besoin vital de l’aide internationale alors que, pour l’heure, rares sont les pays qui les ont reconnus. Ils slaloment donc sur une ligne de crête étroite entre une organisation intérieure à définir et des relations extérieures à ménager, entre des ambitions internes à satisfaire et des limites à ne pas dépasser aux yeux de l’étranger s’ils veulent être en capacité de nourrir leur population. C’est le minuscule, l’infime espoir des femmes afghanes et de tous ceux qui ont peur.

En Afghanistan, l’obscurité plutôt que l’obscurantisme