«C’est un gain de temps précieux» : ni passage en caisse, ni produits à scanner... À Lisbonne, le magasin du futur

À Lisbonne, les clients de cette supérette de l'enseigne Continente Labs n'ont pas à faire la queue à la caisse ni à scanner leurs produits. LP/Guillaume Georges © Guillaume Georges À Lisbonne, les clients de cette supérette de l'enseigne Continente Labs n'ont pas à faire la queue à la caisse ni à scanner leurs produits. LP/Guillaume Georges

À peine trois minutes : c’est le temps qu’il a fallu à Inès et Joao, deux étudiants âgés de 20 ans pour rentrer dans le magasin, piocher quelques articles sur les étagères – « des surgelés, des gâteaux et des pâtes », énumèrent-ils – et repartir avec leurs courses. Le tout sans passer en caisse ni scanner les produits. Bienvenue chez « Continente Labs », une supérette de 150 mètres carrés ouverte depuis fin mai à Lisbonne (Portugal). Au premier regard, elle a tout d’un commerce classique avec 1300 références en rayons : des fruits et légumes, des produits d’épicerie et d’hygiène, du frais bien sûr.

Mais ici, aucune caisse à l’horizon. Juste des portiques à l’entrée où le consommateur – qui aura au préalable téléchargé l’application « Continente Labs » sur son smartphone et renseigner ses coordonnées bancaires – s’identifie à l’aide d’un QR code. Une fois à l’intérieur, tout en laissant son portable dans sa poche ou au fond de son sac, il prend tous les produits dont il a besoin, comme s’il piochait dans un frigo. Et quand il a fini ses courses, il quitte les lieux. Le paiement se fait automatiquement dans les minutes qui suivent.

230 caméras dans 150 mètres carrés

Les caméras scrutent les moindres faits et gestes des clients. Par ailleurs, des capteurs sur les étagères indiquent quels produits ont été pris ou reposés. © Fournis par Le Parisien Les caméras scrutent les moindres faits et gestes des clients. Par ailleurs, des capteurs sur les étagères indiquent quels produits ont été pris ou reposés.

Si Amazon a déjà lancé des boutiques similaires aux Etats-Unis et en Angleterre, « nous sommes les premiers en Europe parmi les groupes de distribution classiques, à ouvrir au public un magasin comme celui-ci et de cette taille », assure Frederico Santos, directeur transformation digitale et innovation du groupe Sonae MC, propriétaire de l’enseigne alimentaire lusitanienne Continente qui compte plus de 300 points de vente au Portugal. Une prouesse rendue possible grâce à Sensei, une start-up portugaise qui a développé cette technologie de pointe. « Elle est proche de celle utilisée pour les voitures autonomes qui parviennent à éviter les obstacles et les piétons, explique l‘un des quatre fondateurs Vasco Portugal – ça ne s’invente pas. Si ce n’est que là, il s’agit de reconnaître quel client a pris quel(s) article(s). »

Comment ? À l’aide des 230 caméras installées au plafond qui accompagnent son parcours et ses moindres gestes. « Il n’y a aucune reconnaissance faciale, précise-t-il. Ces images sont en fait transformées en data et confrontées à d’autres paramètres ». Les étagères sont aussi dotées de capteurs sensibles au poids qui permettent de savoir quel produit a été pris ou reposé alors que l’emplacement de chaque article a été renseigné au préalable. Au fil de ses courses, le consommateur se compose ainsi un chariot virtuel qui lui sera facturé une fois à l’extérieur.

Les clients croisés dans le magasin semblent conquis. « C’est un gain de temps précieux : on n’a pas à faire la queue ni à sortir sa carte bancaire », se réjouit Inès, devenue une habituée. Pour sa première visite, Vanessa, accompagnée de son mari et de son bébé abonde : « Avec un enfant, l’attente en caisse est parfois pénible. Pour des courses d’appoint, c’est donc vraiment pratique », sourit-elle, des fruits et des bouteilles d’eau à la main. « Avec la pandémie, les gens ont pris l’habitude des paiements dématérialisés et ils n’ont plus envie de faire la queue. Cela va accélérer l’acceptation de cette technologie », prédit Vasco Portugal.

Des discussions avec des enseignes françaises

L’une des seules interrogations – ou critiques selon – concerne les risques sur l’emploi. « Ça évite l’attente certes mais est-ce que cette technologie ne va priver certains d’un travail puisqu’il n’y a plus de caisse ? » questionne Bruno, 22 ans, étudiant en école d’ingénieur. Interrogé sur ce point, l’enseigne se veut rassurante. « Nous avons sept salariés aujourd’hui. C’est autant que pour une supérette qui fonctionnerait avec des caisses car il y a toujours besoin de personnel pour le réassort, le rangement, l’inventaire. Peut-être même plus, répond Frederico Santos. On ne cherche donc pas à faire des économies sur les salaires. D’ailleurs, ce magasin n’est pas rentable – alors qu’il le serait avec des caisses classiques – car la technologie coûte très cher. »

Au préalable, les clients doivent s'authentifier avec leur téléphone en ayant téléchargé l'application de l'enseigne et renseigné leur coordonnées bancaires. © Fournis par Le Parisien Au préalable, les clients doivent s'authentifier avec leur téléphone en ayant téléchargé l'application de l'enseigne et renseigné leur coordonnées bancaires.

Entre les travaux et la mise en place du dispositif, l’enseigne a investi plus d’un million d’euros dans ce point de vente qui se veut avant tout « un laboratoire », d’où son nom, Continente Labs. « L’objectif étant de se servir de cette expérience pour faire évoluer le concept », indique Frederico Santos qui parie plutôt sur l’émergence à « moyen terme » de magasins hybrides, sans portiques à l’entrée, qui pourraient fonctionner soit de façon 100 % autonome via l’application où les clients n’auraient qu’à s’identifier en partant pour être prélevés, soit avec des caisses pour ceux qui préfèrent payer sur place. « Mais pour imaginer déployer cette technologie du futur plus largement, encore faut-il que son prix baisse », alerte-t-il.

En France, des concepts similaires – mais sur une superficie bien moindre – ont déjà vu le jour. À l’image des « conteneurs » Boxy – de 15 mètres carrés environ et complètement automatisés – ou de la « Box » de 18 mètres carrés que Monoprix a installée à son siège social pour ses collaborateurs. À terme, le groupe Casino, propriétaire de Monoprix réfléchit à un déploiement plus large de cette box dans des aéroports, des hôpitaux…

Mais verra-t-on bientôt dans l’Hexagone des magasins comme celui de Lisbonne ? Sensei qui vient de procéder à une levée de fonds de 5,4 millions d’euros pour exporter le concept hors des frontières lusitaniennes, y croit. « Nous travaillons actuellement avec pas mal de groupes de distribution mais aussi des stations de service et des enseignes de restauration rapide en Europe, dont la France », confie Joana Rafael, une des quatre fondatrices de Sensei. À ses yeux, cette technologie est « un pas important dans l’histoire du retail » mais aussi une source de chiffre d’affaires additionnel pour les enseignes. « Le panier des clients aura tendance à augmenter car on se rend moins compte de ce qu’on va payer, dit-elle. Et il n’y a plus cette attente à la caisse qui laisse le temps de réfléchir et de reposer finalement un produit dont on n’a pas vraiment l’utilité. »

«C’est un gain de temps précieux» : ni passage en caisse, ni produits à scanner... À Lisbonne, le magasin du futur