Nomad #44 : L’impossible parc du Jbel Bouhachem

© Fournis par Yabiladi

Le parc naturel (régional) Jbel Bouhachem n’a jamais vu le jour mais il existe bel et bien dans l’esprit de ses habitants grâce à la richesse de ses forêts, l’histoire et la culture de la région. Découverte.

Entre Tétouan, Chefchaouen et Al Hoceima, le Jbel Bouhachem, au cœur du Rif, attend toujours son parc naturel. 33 000 hectares autour du Jbel Bouhachem ont été étudiés au tout début des années 2000 pour y définir un parc naturel grâce à la collaboration des présidents des régions Tanger-Tetouan et Provence Alpes Côte d’Azur (PACA). «A l’époque, les équipes du Parc du Luberon avions réalisé plusieurs études financées par la région PACA et nous avions apporté notre expertise aux rédacteurs de la loi sur les aires protégées qui a été adoptée en 2010», se souvient ‎Arnoul Hamel, chargé de mission des systèmes d’information géographiques du Parc naturel régional du Luberon. ‎7 ans plus le groupement de communes de Bouhachem, la Région Tanger-Tetouan et l’Association des Enseignants de SVT Tetouan qui font vivre le projet à travers de petits initiatives attendent toujours la parution du décret d’application sans lequel aucun parc naturel - non national - ne peut être reconnu et exister. Dans l’intervalle, les majorités ont changé de part et d’autre de la Méditerranée et le parc ne bénéficie plus du même soutien politique des présidents de région.

Jbel Bouhachem mérite pourtant le détour puisqu’il abrite encore une riche forêt. Si les cèdres se retrouvent dans d’autres régions du Maroc notamment le Moyen Atlas, dans sa partie nord, Jbel Bouhachem offre aussi une magnifique chênaie composée de chêne tauzin, mais aussi de chênes lièges à profusion et de chênes zeen reconnaissables à leur grandes feuilles aux faux airs de feuillage de châtaignier. En contrebas de la forêt, dans la plaine, s’étend de vastes étendues de fougères au vert vif au printemps et à l’improbable couleur mordorée à l’automne. De petites percées de culture du Kif, par endroit, rappelle la réputation de la région.

La forêt de chênes lièges est sauvage mais elle n’en est pas moins exploitée avec constance pour son liège. Opérée en montagne entre le 15 juin et le 15 août, les découpes marquent nettement les troncs les plus larges. Tout à coup dénudés, ils offrent au regard une peau tirant sur l’orange. Chacun d’eux mettra ensuite 8 à 12 ans pour que le liège repousse. Aujourd’hui, les forêts de chênes lièges sont encore estimées à 377 000 hectares sur tout le Maroc, soit 6,5% de ses forêts naturelles et 15% des «réserves» mondiales de chêne liège qui se distribuent dans tout le bassin de Méditerranée occidentale. La production de liège s’est stabilisée autour de 11 000 tonnes par an environ, destinée à plus de 90% à l’exportation.

Moulay Abdessalam

Le liège irradie ainsi la région. Dans les douars, les visiteurs pourront découvrir des plats en liège aussi légers qu’excellents isolant. Toutefois, son usage le plus surprenant se trouve certainement au sommet du mont Amal où Moulay Abdessalam, célèbre ermite soufi, fils de M’chich et dont le propre marabout se situe un peu plus loin à Beni Aarous. Surplombant la vallée, ceint par un mur en pierres blanchies à la chaux, le tombeau s’expose nu sous le ciel tout à côté d’un vieux chêne. A l’entree du sanctuaire, tel les tapis d’une mosquée, ont été cloués au sol des pans d’écorce de chêne liège où les pèlerins s’avancent pieds nus.

Malades, âgés, ils viennent prier Moulay Abdessalam dont la réputation religieuse courait au XIIe siècle jusqu’au Machrek. Ainsi Abdel Hassan Al Chadili, né dans la Rif et parti en quête du qotb (pôle) des saints de l’Est s’entendit repondre, à Bagdad même, qu’il devait retourner d’où il venait pour trouver le qotb Maghrib, chez lui. Au sommet du mont Alam, il rencontra alors Moulay Abdessalam Ben M’chich qui l’ouvrit à Dieu avant de l’envoyer enseigner en Tunisie. Al Chadili devint ainsi le fondateur de la tariqa Machichia Chadilia.

Chaque année, des centaines voire des milliers de pèlerins se rendent donc à son moussem entre le premier et le trois juillet. Moulay Abdessalam s’étant déclaré descendant d’Idriss Ier et donc du prophète, le roi offre chaque année, à cette occasion un don aux Chorfa Alamiyine, comme à chaque «famille chorfa» du pays lors de son moussem. Celui de Moulay Abdessalam est donc l’occasion de réunir ses descendants généalogiques - les chorfas Alamiyine - et spirituels - les membres de la tariqa Machichia Chadilia.

Le mausolée. / Ph. Yabiladi

Nomad #44 : L’impossible parc du Jbel Bouhachem