Manifestation interdite : le conflit israélo-palestinien divise la classe politique

Aucune manifestation de soutien à la Palestine ne se tiendra à Paris ce week-end. Les autorités craignent des débordements, comme il y a près de sept ans.

Des protestants pro-palestiniens dénoncent les attaques des forces israéliennes contre la mosquée Al-Aqsa et la bande de Gaza, à Paris, le 12 mai 2021. © Anadolu Agency via AFP Des protestants pro-palestiniens dénoncent les attaques des forces israéliennes contre la mosquée Al-Aqsa et la bande de Gaza, à Paris, le 12 mai 2021.

Le conflit au Moyen-Orient peut-il, d'une certaine manière, gagner la France ? C'est ce que pense la préfecture de police de Paris qui a interdit, jeudi, et pour le week-end à venir, toute manifestation en soutien au peuple palestinien. Un parcours, afin de se défiler samedi après-midi entre Barbès (XVIIIe arrondissement) et Bastille (XIe), avait bien été déclaré au préalable par l'Association des Palestiniens en Ile-de-France. Mais la préfecture met en avant de possibles "risques de troubles à l'ordre public", du fait d'un "contexte international particulièrement sensible" lié aux récents bombardements observés dans la bande de Gaza et en Israël, au cours desquels une centaine de personnes ont déjà perdu la vie, à très large majorité des civils palestiniens.

Le préfet Didier Lallement estime plus largement qu'il "existe un risque sérieux que les affrontements entre Palestiniens et forces de l'ordre israéliennes ne se transportent sur le territoire national". La demande provient directement du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, qui, s'appuyant sur les manifestations de l'été 2014 - au moment de la dernière invasion terrestre de l'armée israélienne à Gaza - avait plus tôt donné pour consigne "d'interdire les manifestations" et aux préfets d'être "particulièrement vigilants et fermes", au sein des grandes métropoles françaises. A l'époque, plusieurs manifestations interdites et déclarées avaient eu lieu à Paris et sur le territoire national. Certaines d'entre elles aboutissant à des heurts avec les forces de l'ordre et des formations pro-israéliennes, non loin de lieux de cultes juifs.

Sept ans plus tard, l'histoire peut-elle se répéter ? Le sujet est explosif, politiquement parlant. "Ce n'est pas le moment de rajouter du bazar. On a suffisamment de boîtes d'allumettes à l'intérieur de notre pays, pour ne pas aller en chercher d'autre à l'extérieur", déplore un poids lourd du Parlement auprès du Parisien. La droite, elle, à l'image du député Éric Ciotti, salue la décision du gouvernement d'empêcher tout rassemblement. L'exécutif joue l'apaisement. Le ministère des Affaires étrangères a affirmé, jeudi, "la volonté de la France de contribuer à un retour au cessez-le-feu à Gaza et à un retour au calme en Israël et dans les territoires palestiniens". Emmanuel Macron a quant à lui appeler "au calme et à la paix". Ce qui n'empêche pas les tensions de croître en France à mesure que la situation s'enlise au Moyen-Orient.

Un président d'association arrêté puis relâché

Une partie du monde politique et associatif, à gauche, a vivement réagi à cette interdiction de manifester. "La France, seul pays au monde où sont interdites toutes les manifestations de soutien aux Palestiniens et de protestation contre le gouvernement d'extrême droite israélien ! C'est évidemment dans le seul but de provoquer des incidents et pouvoir stigmatiser cette cause", a tweeté jeudi le président de la France Insoumise Jean-Luc Mélenchon.

"En droit international, une interdiction de manifester n'est légale que si elle est motivée par une menace précise et qu'il est démontré qu'aucune autre restriction moins générale ne permettrait de garantir l'ordre public", a également critiqué sur Twitter une spécialiste des droits et des libertés d'Amnesty International, Anne-Sophie Simpere. D'autres font remarquer que des manifestations de ce type sont organisées partout dans le monde, comme à Chicago, aux Etats-Unis.

Un premier rassemblement "interdit" a par ailleurs eu lieu dans le calme, mercredi à Paris, lors duquel le président de l'Association France Palestine Solidarité (AFPS) a pourtant été interpellé. "Le Ministère de l'Intérieur va devoir s'expliquer", a écrit la structure, jeudi, peu après la libération de Bertrand Heilbronn. "Nous attendons du gouvernement français qu'il mette fin à ces atteintes répétées et scandaleuses à la liberté d'expression et de manifestation. Nous le réaffirmons haut et fort : ils ne nous feront pas taire ! Les manifestations à venir seront l'occasion de l'affirmer", indique-t-elle encore. A Médiapart, Bertrand Heilbronn a réitéré sa volonté d'organiser un rassemblement pour dénoncer les bombardements israéliens à Gaza. "Nous réfléchissons avec nos partenaires sur la meilleure attitude à prendre face aux attaques aux libertés que constituent les directives de Gérald Darmanin. Il ne s'agit pas seulement d'y aller ou pas, mais aussi de voir comment les contester."

L'Association des Palestiniens en Ile-de-France hausse également le ton. "En interdisant cette manifestation, la France montre sa complicité avec l'Etat d'Israël, qui veut interdire toute manifestation de soutien aux droits des Palestiniens, qui subissent l'occupation, la colonisation et les bombardements", a déclaré l'un de ses responsables, Walid Atallah, à l'AFP. L'association va contester cette interdiction en déposant vendredi "un recours en référé-liberté au tribunal administratif", a-t-il ajouté.

A l'origine, la manifestation devrait commémorer la Nakba ("catastrophe" en arabe), l'exode de centaines de milliers de Palestiniens à la création d'Israël en 1948. "Et puis les évènements de cette semaine en Palestine sont venus se greffer... On défile pacifiquement, on a fait divers rassemblements ces derniers temps qui se sont toujours passés sans problème", Walid Atallah. Qui, comme beaucoup, craint que l'interdiction des manifestations ne contribue finalement qu'à faire grimper le thermomètre.

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