Coup d’État au Burkina Faso : une épine pour Barkhane

© MICHELE CATTANI / AFP

En pleine réorganisation militaire au Sahel, sur fond de tensions exacerbées avec la junte au pouvoir au Mali, la France fait face à une inconnue supplémentaire avec le coup d'État perpétré au Burkina Faso. En effet, le pays héberge des forces spéciales françaises.


Pourquoi cet épisode est un nouveau coup dur pour Barkhane ?

Lundi, il est 17 h 25, heure de Paris, quand des militaires en uniforme annoncent en direct à la télévision nationale avoir pris le pouvoir au Burkina Faso, gouverné jusque-là par le président élu Roch Marc Christian Kaboré. À leur tête, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, breveté en 2017 de la prestigieuse École de guerre française. Des mutineries avaient éclaté la veille dans plusieurs camps militaires de ce pays pauvre gangrené par les violences djihadistes, qui ont fait plus de 2 000 morts en six ans et forcé plus de 1,5 million de personnes à fuir leur foyer. Révoltés contre l'impuissance de l'État, les soldats mutins réclamaient le départ des chefs de l'armée et des « moyens adaptés » pour lutter contre les djihadistes qui ne cessent d'étendre leur emprise depuis 2015 dans ce petit pays, auparavant considéré comme un havre de paix dans une région troublée.

Désormais, parmi les quatre pays sahéliens principalement couverts par l'opération antidjihadiste française Barkhane, seul le Niger a encore à sa tête un président élu. Depuis le coup d'État d'août 2020, le Mali est dirigé par une junte militaire, tout comme le Tchad depuis la mort du président Idriss Déby il y a neuf mois. Au-delà, en Afrique de l'Ouest, la fragilité des États s'est aussi manifestée avec un putsch en Guinée.

Ce coup de force militaire au Burkina « ajoute encore de la difficulté au maintien d'une posture Barkhane qui est politiquement de moins en moins soutenable. Entre les coups d'État, les juntes au pouvoir, l'incurie et la mauvaise gouvernance, on ne peut rien construire », s'inquiète Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Institut français des relations internationales (Ifri).

Soucieuse d'éviter l'enlisement après neuf ans de lutte antidjihadiste au Sahel, la France a entrepris cet été une réduction de ses effectifs, de plus de 5 000 hommes l'été dernier à 2 500 ou 3 000 d'ici à 2023, et compte réorganiser son dispositif en s'appuyant sur des partenaires européens. Objectif : cesser les vastes opérations de contrôle de zone, menées en première ligne, pour privilégier la formation et l'appui au combat des armées locales. Mais cette réarticulation s'opère sur des sables mouvants.


Quel est le contexte actuel au Sahel ?

Au Mali, les putschistes au pouvoir à Bamako ont franchi l'une après l'autre les lignes rouges fixées par les pays voisins et les partenaires étrangers de ce pays : refus d'organiser des élections à brève échéance en vue de rendre le pouvoir aux civils et recours au sulfureux groupe paramilitaire russe Wagner, selon les Occidentaux, ce que dément la junte. Et si Bamako n'a pas formellement demandé aux troupes françaises et européennes de partir, les autorités maliennes multiplient les messages d'hostilité, en demandant notamment à revoir les accords de défense qui les lient à Paris. Et plus récemment, en réclamant le retrait du contingent danois. En effet, le Danemark a annoncé la semaine passée l'arrivée au Mali de 90 hommes, majoritairement des soldats d'élite et des chirurgiens militaires, censés participer au sein de Takuba à la protection des civils contre les djihadistes dans la zone dite des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger) et être basés à Ménaka (est du Mali).


En quoi les décisions de la junte au Burkina seront-elles scrutées ?

Le Burkina, lui, accueille sur son sol les forces spéciales françaises de l'opération Sabre, chargées de traquer les chefs djihadistes au Sahel. Quatre de leurs soldats ont été blessés mardi dans l'explosion d'une mine artisanale (IED) au passage de leur véhicule. Cette mission Sabre a vocation à perdurer dans le cadre du futur dispositif militaire français. À condition toutefois que le nouveau pouvoir à Ouagadougou n'en décide pas autrement. Ces dernières années, le gouvernement burkinabè a toujours été réticent à demander de l'aide à la France, l'ancienne puissance coloniale. Un souci d'indépendance hérité de la présidence de Thomas Sankara (1983-1987), père de la révolution burkinabè, anticolonialiste et nationaliste, dont le souvenir est révéré. Cet historique rend le pays facilement perméable au sentiment antifrançais qui grandit dans toute la sous-région, où les populations s'exaspèrent de la progression des violences malgré la présence française. En novembre, un convoi militaire destiné à ravitailler la force Barkhane au Mali a été bloqué et caillassé au Burkina par des manifestants en colère, avant de subir le même sort au Niger voisin. Reste à voir quelles orientations donnera le nouvel homme fort du Burkina, le lieutenant-colonel Damiba, qui, d'après un haut gradé français l'ayant côtoyé, aurait un a priori favorable à l'égard des militaires de l'Hexagone.

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