Démographie : les mentalités changent trop lentement

Malgré une baisse générale du taux de fécondité, toutes les prévisions montrent une explosion de la population africaine à l’horizon 2050. Face à ce défi, les mesures d’accompagnement tardent à émerger.

Sia Sandi, étudiante à l’école de sages-femmes de Masuba, examine une patiente enceinte pendant son stage à l’hôpital régional de Makeni, en Sierra Leone. © Abbie TRAYLER SMITH/PANOS-REA Sia Sandi, étudiante à l’école de sages-femmes de Masuba, examine une patiente enceinte pendant son stage à l’hôpital régional de Makeni, en Sierra Leone.

L’Afrique compte aujourd’hui 725 millions de moins de 25 ans. C’est déjà l’équivalent de la population de toute l’Europe, Russie incluse. D’ici à 2063, le continent comptera 1,4 milliard de jeunes, soit deux fois la population européenne, qui va en déclinant. Alors que l’âge médian tourne autour de 42 ans en Europe, il se situe à 19 ans en Afrique et autour de 16 ans dans le Sahel central. Autrement dit, les sociétés africaines vont continuer à compter un nombre colossal de personnes dites « dépendantes » au cours des prochaines décennies.

À la croissance démographique s’ajoute un phénomène d’urbanisation rapide, de l’ordre de 5 % par an, qui transforme la physionomie des pays. La ville de Dakar abrite par exemple le quart de la population du Sénégal. Une majorité déjà écrasante de 72 % de ses habitants a moins de 25 ans. La demande sociale va exploser d’ici à 2050, lorsque la capitale atteindra 7 millions d’habitants.


Changer les mentalités

L’aspiration des jeunes à migrer en Europe, parce qu’elle a déjà un impact sur la relation entre les deux continents, mérite une plus grande attention de part et d’autre. Nous savons que dans certaines sous-régions, comme le Sahel central, plus de 55 % des enfants âgés de 6 à 14 ans ne vont pas à l’école. La solution ne peut pas se limiter à construire des millions de salles de classes additionnelles.

Car la capture du dividende démographique, ce moment où la baisse concomitante de la mortalité et de la natalité favorise un essor économique, nécessite non pas d’agir « en silo », secteur par secteur, mais d’avoir une approche globale. La baisse des niveaux de fécondité et l’investissement dans le capital humain sont les priorités.

Marier une fille à l’âge de 12 ans, c’est promouvoir la pédophilie

Sur les cinq dernières années, des progrès ont été accomplis, certains encore trop lents, d’autres incalculables. Par exemple, lors d’un premier sommet africain sur les mariages d’enfants et les mutilations génitales féminines organisé à Dakar en juin 2019, une fatwa historique a été prononcée par Salah Abbas, grand imam adjoint de l’Université Al-Azhar du Caire, l’institution qui fait référence dans l’islam sunnite. Son sujet : le consentement des femmes au mariage à un âge minimum de 18 ans.

Dans la même optique de changement des mentalités, le président du Niger, Mahamadou Issoufou, a déclaré en juillet 2019 à la tribune de l’Union africaine (UA) que « marier une fille à l’âge de 12 ans, c’est promouvoir la pédophilie ». Ni plus, ni moins.


Taux de fécondité en baisse partout

Alors que le dividende démographique est entré dans les agendas politiques et dans la feuille de route de l’UA, le taux de fécondité baisse partout. Au Ghana, il se situe à moins de quatre enfants par femme sur la période 2015-2020, tandis que le Cap-Vert, avec 2,3 enfants par femme, affiche le taux d’un pays ayant réalisé sa transition démographique. Au Niger, le pays où il reste le plus fort au monde, ce taux est passé de 7,7 à 6,9 enfants par femme entre 1995-2000 et 2015-2020. Il sera tombé à 4,3 en 2045-2050 selon nos projections, à un rythme encore trop lent.

Les initiatives prises par le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) reposent, comme dans la commune dakaroise de Fass, sur de larges partenariats. Le plateau médical d’un dispensaire a été rehaussé, une maternité construite, et le projet a rendu plus accessible la planification familiale. Il forme professionnellement des cohortes de jeunes et contribue activement à répondre à la pandémie de Covid-19. Le projet « Fass émergent » est déjà effectivement répliqué en Guinée. D’autres demandes viennent aujourd’hui du Mali, de la Mauritanie, du Niger et de plusieurs communes au Sénégal.


Autonomiser les femmes : des résultats encore timides

Il faut saluer les efforts des pays africains qui investissent pour résoudre le problème démographique, sachant qu’il est plus sage de dégager 1 milliard de dollars aujourd’hui que 20 milliards demain face à une crise qui risque de se généraliser. D’où la nécessité de remobiliser les Africains et la communauté internationale, pour faire de la feuille de route de l’UA définie en 2016 une série d’actions concrètes, en dynamisant les instruments qui donnent des résultats.

1 640 « écoles de maris et futurs maris » ont permis d’expliquer aux hommes pourquoi il est crucial d’espacer les naissances

Démarré dans six pays en 2015 pour cinq ans et reconduit jusqu’en 2023, le Projet d’autonomisation des femmes et filles du Sahel et dividende démographique (Swedd), par exemple, concerne aujourd’hui neuf pays. Il est question là encore de le répliquer à l’échelle du continent. Pas moins de 1 640 « écoles de maris et futurs maris » ont permis d’expliquer aux hommes, dans les villages, pourquoi il est crucial d’espacer les naissances et de laisser les épouses accéder aux soins prénataux et néonataux.

Plus de 3 400 « espaces sûrs » ont bénéficié à 102 000 adolescentes qui ont suivi des programmes de formation professionnelle, y compris aux métiers non traditionnels comme la mécanique au Tchad.

À l’aune des enjeux actuels et à venir, ces résultats restent timides, et surtout trop lents. D’où notre appel à une coalition globale pour la capture du dividende démographique en Afrique. Telle est « la » priorité des priorités, si nous voulons réaliser les ODD à l’horizon 2030, améliorer le bien-être des populations et ne laisser personne en chemin.

Démographie : les mentalités changent trop lentement