Migrations à travers la Manche : les compteurs s’affolent

© SAMEER AL-DOUMY / AFP

Ils ont été exactement 28 526 l'an dernier à réussir la traversée de la Manche sur des embarcations de fortune. Il ne fait guère de doute que ce chiffre sera largement dépassé cette année. À la faveur d'un hiver relativement clément, 4 500 migrants avaient déjà réussi leur tentative fin mars, contre 1 362 sur la même période, en 2021. Selon une représentante du syndicat britannique des douanes et de l'immigration, citée par Skynews, la barre des 60 000 traversées pourrait être franchie cette année.

Cela signifie qu'un chiffre beaucoup plus élevé de migrants va transiter par Calais (Pas-de-Calais) et Dunkerque (Nord), dans la mesure où ils sont nombreux à échouer. Entre le 13 et le 16 avril, les Douanes, la Marine nationale et la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) sont intervenues trois fois, pour venir en aide à des embarcations en difficulté. Elles emportaient chacune entre 30 et 40 passagers.

De source policière, la tactique des passeurs est de lancer les embarcations par grappe quand la météo est bonne, afin de saturer le dispositif de surveillance mis en place sur le littoral. Le mode opératoire ne change pas : les candidats au départ se voient donner un lieu de rendez-vous dans les dunes. Le bateau pneumatique, prépositionné, est sorti de sa cachette et gonflé au dernier moment. Surchargé et sous-motorisé, il est mis à l'eau à la hâte. Dès qu'il flotte, la police française ne peut légalement plus intervenir.

Au fil des saisons, la zone de départ s'est considérablement élargie. Elle court désormais de Bray-Dunes (Nord), tout près de la frontière belge, au nord, jusqu'à Berck-Plage (Pas-de-Calais), au sud, soit 150 kilomètres de côtes à surveiller. La Manche s'élargit très vite en descendant vers la Picardie, mais le but n'est pas de traverser. Certaines embarcations saisies par les autorités n'avaient même pas assez de carburant pour franchir les 34 kilomètres qui séparent le cap Gris-Nez de Douvres (Royaume-Uni). Il s'agit seulement d'atteindre les eaux britanniques, puis d'appeler les secours. En vertu du droit de la mer, les migrants seront alors pris en charge par le Royaume-Uni.

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Veille impressionnante

Patrouilles incessantes, de jour comme de nuit, drones, etc., l'outil de veille est impressionnant, mais les immenses étendues du secteur ne sont pas faciles à couvrir. Situées entre Wimereux et le Cap Gris-Nez, les dunes de la Slack sont jonchées de chaussures et de sacs de couchage abandonnés juste avant l'embarquement, trace d'un business qui prend des proportions astronomiques. À raison de 3 000 ? par personne et de 100 000 tentatives, le trafic des « small-boats » devrait générer en 2022 un chiffre d'affaires de 300 millions d'euros, digne d'une compagnie de ferrys !

Les plus désargentés tentent encore le passage par camion, mais il devient très difficile. Là encore, le problème s'est étendu géographiquement. Il concerne aussi bien la station-service pour routiers du Pidou, tout près de Dunkerque, que des aires situées bien plus au sud, le long de l'A16. Un chauffeur est décédé en décembre 2021 d'un malaise cardiaque, probablement consécutif à une altercation avec trois migrants qui voulaient à tout prix monter à bord de son camion, sur l'aire de l'Épître, à près de 30 kilomètres de Calais. Les migrants les plus déterminés, ou les plus inconscients, tentent leur chance dans des camions frigorifiques, pour déjouer les caméras thermiques.

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Expédient britannique

Du côté de la Slack, à la gare de Calais, en arrière de la zone portuaire de Dunkerque, les migrants ne se cachent pas. Jeunes et pour la plupart épuisés, ils évoquent dans un anglais en général basique leurs deux obsessions : traverser et recharger leur téléphone portable, lien vital avec la famille, les amis et les passeurs. La police ne les traque pas. Elle se concentre sur les trafiquants et sur le démantèlement des camps qui prennent trop d'ampleur. Les traces de celui de Grande-Synthe (Nord), qui abritait quelque 200 personnes jusqu'à fin février, sont encore visibles le long d'une voie de chemin de fer, sous la forme d'un tas d'affaires abandonnées. « Démanteler des camps pour éviter ?l'appel d'air? ne marche pas, assure Anna Richel, porte-parole de l'ONG Utopia 56 dans le secteur de Dunkerque. Les candidats à la traversée sont là, de plus en plus nombreux. Certains vont réussir, mais on va aussi en récupérer transis de froid et traumatisés, de Boulogne à Dunkerque. Qu'est-ce qu'on fait pour eux ? Parfois, ils descendent du navire qui les a secourus sans chaussures, et ils repartent directement à Calais dans l'espoir de retenter leur chance le plus vite possible. »

De son côté, le gouvernement britannique envisage un expédient, l'externalisation. Le Premier ministre Boris Johnson a annoncé le 14 avril que les personnes entrées illégalement au Royaume-Uni seront envoyées au Rwanda pour examen de leurs dossiers, moyennant 144 millions d'euros de rémunérations annuelles versées à Kigali? Londres a donné peu de précisions sur les modalités pratiques de l'accord, dont l'objectif est manifestement de décourager les candidats à la migration.

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