Îles Canaries : les migrants abandonnés aux passeurs

Le patron de l'agence européenne de gardes-frontières Frontex s'est rendu cette semaine dans l'archipel espagnol des Canaries © Europa Press/dpa/picture alliance Le patron de l'agence européenne de gardes-frontières Frontex s'est rendu cette semaine dans l'archipel espagnol des Canaries

Depuis des mois le gouvernement espagnol tente d'empêcher les migrants des îles Canaries de passer sur le continent européen. Conséquence : beaucoup d'entre eux essaient de passer par les chemins de contrebande, au péril de leur vie. Certains tentent par exemple la traversée en camion, cachés dans ou sous les semi-remorques.

"Deux étaient ici et deux autres par là", raconte justement Rafael, chauffeur de camion entre le port de Las Palmas, la capitale des îles Canaries, et le continent espagnol. Récemment, alors qu'il ne transporte normalement que de la viande et des denrées réfrigérées, il découvre tout un groupe de passagers clandestins à bord de son véhicule. Quatre d'entre eux s'étaient même cachés sur les essieux de la semi-remorque et auraient pu être écrasés à tout moment. "Certains se sont cassés le dos. Ils se cachaient dans le conteneur. Si j'avais mis en marche le système de réfrigération, ils seraient tous arrivés congelés."

Des arrivées d'Afrique subsaharienne plus fréquentes

Cette scène racontée par Rafael est malheureusement devenue presque banale. Depuis le début de l'année dernière, quelque 30.000 migrants sont arrivés sur les îles espagnoles, qui se trouvent parfois à moins de 100 kilomètres du continent africain. Des personnes venues du Maroc, mais aussi d'Afrique subsaharienne. "On n'a pas de boulot, on a rien à faire, on peut seulement manger et dormir", raconte Amadou Diop, arrivé du Sénégal. "Et la famille au Sénégal doit survivre, mais nous, on ne peut rien faire pour leur venir en aide."

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Et le problème c'est qu'officiellement Amadou et les autres ne doivent pas quitter l'île et les camps de fortune. Ils sont forcément plus faciles à surveiller. Mais la question est sensible. Et officiellement aucune autorité n'accepte de répondre à ce sujet. Des interviews avec la DW ont été annulées au dernier moment.

Le seul qui accepte finalement de parler est le commissaire aux migrations du gouvernement des îles Canaries, Txema Santana. Il dénonce le danger que cette politique fait courir aux migrants. "Partout où des groupes de migrants se regroupent, des réseaux de passeurs émergent, qui font du trafic de personnes et s'enrichissent économiquement de la migration."

Décision de justice importante

Signe du véritable business qu'est devenu cet enrichissement crapuleux sur le dos de migrants : à la mi-avril, une unité spéciale de la police espagnole a arrêté 45 passeurs présumés.

Un phénomène qui pourrait peut-être bientôt diminuer. Un tribunal vient de considérer la retenue des personnes migrants sur l'île comme illégale. Le gouvernement a fait appel, mais les experts du droit s'attendent à ce que la décision soit confirmée. Ce qui permettrait aux personnes migrantes de quitter l'île dans la légalité, sans risquer leur vie en se livrant aux passeurs.

Autre espoir : le gouvernement espagnol a récemment commencé à étendre les "relocalisations" officielles de groupes de personnes particulièrement vulnérables des îles vers le continent, notamment les femmes et les enfants.

Auteur: Jan-Philipp Scholz, Hugo Flotat-Talon

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