Jalil Bennani : «Les croyances populaires et religieuses n’excluent pas la science» [Interview]

Psychiatre et psychanalyste, Dr. Jalil Bennani vient de publier «Des Djinns à la psychanalyse, nouvelle approche des pratiques traditionnelles et contemporaines». Il y propose une approche tenant compte des croyances populaires chez les patients pour amener au terrain de la psychanalyse moderne.

«Des Djinns à la psychanalyse, nouvelle approche des pratiques traditionnelles et contemporaines» est le nouvel ouvrage de Dr. Jalil Bennani, paru récemment aux éditions Les presses du réel, dans la collection Al Dante. En six parties, le livre du psychiatre et psychanalyste analyse les pratiques dites «populaires» dans le traitement des personnes atteintes de pathologies psychiques.

Le livre propose aussi une approche globale tenant compte du contexte et des situations particulières des patients, de manière à articuler le discours des croyances à celui de la science et au langage.

Dans ce livre, vous expliquez que les esprits surnaturels sont tenus responsables des troubles mentaux, dans la croyance populaire. A l’heure où les pratiques ancestrales ont la peau dure, comment la psychanalyse peut inclure les croyances magico-religieuses pour faire accepter la prise en charge moderne ?

Il faut tout d’abord préciser que les patients qui s’adressent au psychanalyste vont à la recherche d’autres solutions, remèdes et réponses à leur souffrance. Cela arrive assez souvent lorsque les méthodes traditionnelles n’ont pas suffi à les aider, d’autres fois en raison du fait qu’ils cherchent eux-mêmes autre chose. Ils viennent alors d’eux-mêmes ou sur les conseils de la famille ou de proches. Cela ne veut pas dire qu’ils chassent leurs croyances en venant me voir. Même s’ils recherchent un autre remède, ils doivent être écoutés dans leur croyance car elle leur donne un sens et leur permet d’expliquer leurs souffrances. Refuser de les entendre serait une erreur, une façon de les nier dans leur subjectivité et leur appartenance à la collectivité. Les doutes qu’ils émettent sur les causes de ce qui leur arrive peut les conduire à rechercher un autre discours.

Ce qui est essentiel dans ces cas, c’est l’écoute et la prise en considération de leur parole. C’est avec le langage que je travaille, à travers les mots qui viennent des sujets eux-mêmes et qui leur font prendre conscience de leur implication dans ce qui leur arrive. Dès lors, ils n’attribuent plus leurs maux uniquement à des causes externes, c’est-à-dire des forces surnaturelles, des proches de la famille, des voisins, des ennemis désignés, etc.

Vous reprenez dans votre livre le concept de la rupture épistémologique de Gaston Bachelard. Est-il possible de contredire le passé tout en articulant un discours qui allie croyance (de ce passé) et science ?

Il ne s’agit pas de contredire le passé mais de voir ses effets dans le présent. Nous existons dans le présent et le passé reste agissant en nous. Bachelard dit que «dans la formation d’un esprit scientifique, le premier obstacle, c’est l’expérience première, c’est l’expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l’esprit scientifique…». Il s’agit de ne pas se laisser entraîner par la nature, mais d’aller vers l’esprit scientifique.

Il s’agit donc d’aller vers une approche rationnelle qui est celle de la démarche scientifique. Les savants médecins et philosophes arabes l’ont fait. Ils ont donné des descriptions des symptômes, prescrit des médications, donné une importance à la prévention de la santé par l’alimentation et l’environnement. Ils furent suivis des siècles plus tard par les psychiatres qui ont établi des classifications, puis par les psychanalystes qui se sont penchés sur les facteurs subjectifs. Toutes ces théories, alliées à la pratique, allaient à la recherche des causes rationnelles. Ce raisonnement ne supprime pas les croyances, mais il lutte contre le charlatanisme que peuvent engendrer les croyances irrationnelles.

En psychanalyse et dans nombre de psychothérapies, on part de l’histoire passée du patient pour l’articuler au présent, on interroge les liens du patient à son groupe familial et social, le déclenchement de ses troubles, la durée de la maladie… Il s’agit en quelque sorte d’historiciser le présent. Une recherche de l’intelligibilité des symptômes, des causes et du sens, tout ce que nous définissons comme étant la psychopathologie peut conduire à une rationalité et à un détachement vis-à-vis des croyances premières dans ce qu’elles ont d’irrationnel et de présupposés. Si la démarche évolue dans ce sens, on peut dire que le travail psychothérapique et psychanalytique progresse. Dans le cas contraire, le patient peut s’en tenir à ses croyances premières et ce n’est pas dans ces cas au psychanalyste de chercher à l’en sortir contre son gré.

© Fournis par Yabiladi

Dans le contexte du Maroc, comment trouver un terrain conciliant entre les traditions locales et l’apport scientifique de la psychanalyse, où la famille de la personne souffrante peut se retrouver pour aider son proche dans sa thérapie ?

Je dois vous préciser, en ce qui me concerne, qu’étant psychiatre et psychanalyste, mon approche peut passer d’une position médicale à une approche psychanalytique à travers le langage et l’exploration des mécanismes inconscients qui résident en chacun, malade ou non.

Je peux donc commencer par une prescription médicale pour l’associer à une écoute approfondie de l’histoire des individus, de leurs conflits intérieurs, de leurs inhibitions. Quand les patients n’ont plus besoin de médicaments, je peux les voir uniquement en entretiens, plus ou moins espacés pour une durée variable pour chacun. C’est ce qui définit la psychothérapie : un effet thérapeutique indépendant des moyens pharmacologiques.

Selon les situations, et au cas par cas, selon les familles, le milieu, les croyances, les patients peuvent faire coexister l’une et l’autre approche, traditionnelle et contemporaine ou bien successivement l’une ou l’autre. Les croyances populaires et religieuses n’excluent pas la science. Les patients et leurs familles parlent souvent du «sabab», ils disent dans ces cas que la consultation est un «prétexte» et que «c’est Dieu qui guérit». On assiste à des va-et-vient entre telle ou telle approche, telle ou telle croyance, mais le plus souvent, c’est une dominance de l’une ou de l’autre.

D’après votre expérience de terrain depuis plusieurs décennies, par quel mécanisme les traditions populaires irrationnelles peuvent alimenter une démarche rationnelle dans une démarche de transmission ?

Cette question est très importante car elle me permet de préciser que la rationalité existe aussi bien dans les pratiques traditionnelles que dans les pratiques modernes. Mais elles ne sont pas du même ordre. Il s’agit de deux discours, celui des pratiques traditionnelles et celui des pratiques contemporaines. Deux discours qui s’articulent et peuvent se compléter ou s’exclure. Passant d’un lieu à l’autre, c’est le patient qui le fait, pas le thérapeute. Prenons l’exemple de la magie. Vous savez bien qu’elle cohabite avec les croyances religieuses et qu’il convient de les différencier. La croyance en la science existe aussi et peut avoir elle-même sa part irrationnelle, mais elle peut évoluer vers une rationalité.

Du coté des pratiques traditionnelles, la magie a pu donner lieu à des découvertes scientifiques, comme l’astronomie, la physique et la chimie. S’agissant des mots, ils comportent une certaine magie. Les mots peuvent faire disparaître les symptômes, ils peuvent réjouir ou attrister. C’est cette puissance des mots qui a fondé la technique psychanalytique. Mais à la différence de la magie, c’est à travers l’analyse de la relation qui se noue avec le psychanalyste et qu’on appelle le transfert, à travers l’interprétation des mots, histoires et conduites que le psychanalyse aide à faire un passage, une articulation d’un discours à l’autre. Le patient peut s’en trouver libéré, détaché de ses peurs, inhibitions et symptômes.

Jalil Bennani : «Les croyances populaires et religieuses n’excluent pas la science» [Interview]