Algérie : face-à-face tendu entre le pouvoir et le hirak

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Alors que les législatives s?annoncent, les autorités veulent « normaliser » une scène politique encore marquée par les séismes de l?après-Bouteflika.

Quelles sont les forces politiques en présence en Algérie en perspective des législatives anticipées du 12 juin ? Nous avons d'abord le hirak. Le mouvement populaire s'exprime par des manifestations hebdomadaires et est en plein débat sur la nécessité, ou non, de se structurer et de se donner un projet politique. Adossés à la dynamique « dégagiste » du hirak, nous trouvons des partis d'opposition laïques ou de gauche, comme le RCD, PT, PST, ou encore l'UPC que les autorités menacent de poursuites judiciaires pour non-conformité à la loi. Ces derniers boycottent les élections parlementaires, estimant que les conditions et les tensions politiques n'offrent pas le cadre idoine pour un scrutin honnête. « La place du RCD est aux côtés du peuple mobilisé pour le changement du système et l'avènement de l'alternative démocratique, et non dans le camp de ceux qui répriment », note la résolution du parti déterminant son refus de participer aux législatives.

Les islamistes « légalistes » en force

Un argument battu en brèche par une autre composante de l'opposition, qu'on pourrait qualifier de « légaliste ». À l'exemple de Jil Jadid (Nouvelle Génération) de Soufiane Djilali qui s'interroge : « Certains parmi ceux qui rejettent les élections, aujourd'hui, étaient dans les institutions élues [?] Étions-nous sous une démocratie sous Bouteflika ? »

Dans cette catégorie de l'opposition « légaliste », on peut classer les partis islamistes qui ont accepté de participer aux législatives. Le Mouvement pour la société de la paix (MSP, tendance Frères musulmans), par exemple, considère que « les prochaines législatives seront empreintes de transparence, d'honnêteté et de crédibilité », pour reprendre les termes de son leader Abderrazak Makri.

Les chefs des partis islamistes, bien avant la campagne électorale qui devrait démarrer le 17 mai, multiplient meetings et rencontres organiques à travers le pays. « [Ils] prouvent par cette activité débordante qu'ils veulent s'investir totalement dans ces élections législatives. Pour eux, la stratégie est claire : la bataille des législatives est la mère de toutes les batailles politiques futures », note le quotidien Le Jeune Indépendant. L'enjeu est que, suivant la nouvelle Constitution de novembre 2020, une majorité parlementaire de l'opposition ouvre automatiquement la voie à la création d'un gouvernement issu de cette même majorité.

Le FFS pour un dialogue sans exclusive

Entre une opposition radicale et une autre « légaliste », tente d'exister le FFS, le plus vieux parti de l'opposition qui, lui aussi, a boycotté les législatives, et milite pour un dialogue sans exclusive, intégrant le pouvoir. Il maintient une distance avec le « dégagisme » du hirak, tout en appelant à un changement effectif du système politique. Le FFS réclame des « mesures permettant au peuple algérien le libre exercice de son droit à l'autodétermination ».

Et l'ex-coalition pro-Bouteflika

Ce spectre partisan est complété par les débris des partis d'allégeance de l'ex-système Bouteflika (RND, FLN, TAJ et MPA). Ils tentent de s'insérer dans l'agenda des autorités sans faire trop de bruit, mais sont déjà assurés de perdre la mainmise qu'avait la coalition pro-Bouteflika sur le Parlement? et l'exécutif de l'après-12 juin. Signe de la déchéance des anciens bolides électoraux anté-hirak : la candidature d'Abou El Fadhl Baâdji, patron du FLN, a été rejetée par l'Autorité nationale indépendante des élections pour cause de? non-accomplissement de son service militaire.

Quid de la société civile ?

Inexistante sur le terrain politique immédiat, mais promise à une bonne représentation au futur Parlement, la « société civile », conglomérat de jeunes et d'associations inoffensives politiquement, profite des encouragements des autorités, via les amendements du Code électoral, pour esquisser une nouvelle force politique au Parlement, une force éparse, dépolitisée, mais docile.

Hirak contre pouvoir

En refermant la parenthèse du champ partisan, s'imposent, enfin, deux acteurs majeurs de la scène politique : le hirak et le pouvoir. Les terrains d'interactions de ces forces se cristallisent dans les tensions qui minent le paysage politique et social du pays depuis plusieurs semaines. Tout l'enjeu pour le pouvoir politique est d'encadrer une vie politique « pacifiée » au sein d'institutions élues, alors que le hirak et l'opposition qui le soutient préfèrent l'épreuve de la rue. Ils veulent maintenir les manifestations du vendredi, n'ont pas confiance dans les mécanismes de représentation démocratique proposés par le système en place et surfent sur un « dégagisme » qui questionne jusqu'aux activistes les plus en vue. Car plus de deux ans après le déclenchement du mouvement politique un 22 février 2019 pour s'opposer au cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika, et à peine quatre mois après la reprise des manifestations hebdomadaires à la suite d'une trêve sanitaire, le débat autour de l'avenir et de l'organisation du hirak s'impose.

Les questionnements existentiels du hirak

Une idée a été lancée il y a quelques semaines par Abdelouahab Fersaoui, secrétaire général de l'ONG de jeunesse RAJ : organiser une rencontre nationale des « hirakistes » pour débattre et imaginer l'avenir du mouvement. Lieu choisi : Kherrata, en Kabylie, à 300 kilomètres d'Alger. C'est de là que s'est ébranlée la première marche contre le cinquième mandat un certain 16 février 2019. Date choisie : le 8 mai, date anniversaire des massacres coloniaux de 1945, dont a beaucoup souffert cette région. Mais l'initiative a tourné court, car les activistes, lors d'une rencontre à Kherrata le 7 mai, se sont méfiés de la représentation du mouvement, craignant une récupération par le haut du hirak. Il a donc été convenu la création d'un « comité national de préparation de la première rencontre consultative hirako-hirakienne » qui devrait voir le jour après la fête de l'Aïd el-fitr (célébration de la fin du ramadan prévu le 13 mai).

L'urgence pour les activistes est de répondre, selon les termes d'Abdelouahab Fersaoui à un « besoin d'horizon », à savoir « avoir une feuille de route consensuelle et rassembleuse qui contienne les mécanismes et les fondements qui vont amorcer un véritable processus de changement démocratique et pacifique du régime ».

Une autre initiative sera lancée par la diaspora algérienne à l'étranger le 22 mai, pour, notamment, « réfléchir sur comment passer de la stratégie de la tension et de la revendication à celle de la construction d'une alternative crédible », d'après le communiqué de la Coordination des Algériens du monde consulté par Le Point Afrique. D'autant que l'étau sécuritaire se resserre avec l'interdiction, depuis deux semaines, des manifestations du mardi à Alger et l'arrestation de plusieurs activistes à Alger, Oran et dans d'autres villes.

Et ce 9 mai, le ministère de l'Intérieur a exigé que, dorénavant, la manifestation du vendredi soit légalement « déclarée », et ce, « en application de la nouvelle Constitution ». Ainsi, les « organisateurs » devront déclarer aux autorités les noms des responsables de la manifestation, son itinéraire et ses slogans. « On ne va pas aller à la wilaya [préfecture] avec un imprimé sur lequel on aura écrit ''motif de la marche : dégagez tous? », commente un activiste, ironisant à peine.

Les autorités prétextent du « changement d'itinéraire » de la manifestation du vendredi 7 mai qui « est contraire à l'ordre public et aux lois ». Effectivement, les manifestants du vendredi ont improvisé un nouvel itinéraire à Alger pour éviter la confrontation avec des cordons de police au centre-ville.

Un consensus à inventer

« Autant dire que cette condition n'est rien d'autre qu'une interdiction déguisée des marches du hirak en sachant que ce mouvement populaire n'a aucune organisation qui l'encadre pour demander une autorisation », analyse le site ObservAlgérie. « Le pouvoir est démasqué. Sa volonté d'en finir avec le hirak et d'interdire les marches pacifiques est révélée au grand jour. Le pouvoir exige du peuple une demande d'autorisation pour marcher les vendredis ? C'est insensé et illégal », a réagi Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme. Le pouvoir politique, de son côté, s'est fait sa religion : appliquer sa feuille de route institutionnelle pour un retour progressif à une normalisation après les séismes provoqués par la chute du président Abdelaziz Bouteflika, dans un climat de tensions socio-économiques. Avec cette crainte : que se concrétise une jonction entre colère sociale et hirak intransigeant. Pour les autorités, aller vers les législatives devrait recadrer l'espace politique, le fixer une fois pour toutes. Pari difficile. En attendant, un consensus plus large entre opposition non structurée, le hirak, les partis et la société civile réelle, reste à trouver, sinon à inventer en plein milieu de ces tensions. Autre pari difficile.

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