Pegasus : comment et pourquoi Rabat a « scanné » le hirak algérien

© Fournis par Le Point

« Et toi, tu y es ? » Comme des bacheliers attendant la publication de leurs noms sur les listes des lauréats du baccalauréat, journalistes et personnalités politiques algériennes échangent sur leurs messageries pour savoir s?ils figurent parmi les 6 000 Algériens ciblés par le logiciel espion israélien Pegasus déployé par le voisin marocain. L?Algérie totalise 60 % du ciblage marocain, mettant le « frère ennemi » de l?Est en haut de la liste des préoccupations des grandes oreilles marocaines. Mardi 20 juillet, l?enquête de Forbidden Stories et d?Amnesty International sur ce nouveau scandale de surveillance généralisée a commencé à dévoiler les noms des personnalités algériennes ciblées.

À LIRE AUSSIAffaire Pegasus : le Maroc et la Hongrie nient en bloc

Peur de la « contamination »

À la lecture de la liste, et sachant que les données révélées s?étendent sur les deux dernières années, on peut aisément supposer que l?intérêt marocain s?est focalisé sur la crise du printemps 2019 en Algérie, quand le mouvement populaire du hirak et l?armée ont fait chuter le président Abdelaziz Bouteflika. « Deux craintes structuraient alors l?approche de Rabat envers ces bouleversements politiques, poussant probablement la communauté du renseignement marocain à intensifier la surveillance de notre côté », explique une source des renseignements algériens au Point AfriqueD?abord, celle de la « contamination ». « Aujourd?hui, et Rabat le sait très bien, tous les ingrédients d?une révolte sociale de grande envergure sont réunis, comme le montrent les multiples soulèvements, depuis le Rif jusqu?à Casablanca en mars 2021, en passant par Jerada [manifestations causées par la fermeture d?une mine en 2018] », poursuit notre interlocuteur. « Et, si les Marocains ont pu détourner la colère en 2011, rien ne dit qu?ils pourraient à nouveau le faire maintenant. » « Pour la première fois de notre histoire, les manifestations qui ont lieu en Algérie, pays que nos dirigeants s?évertuent depuis des décennies à présenter comme l?ennemi ancestral, semblent être les nôtres, comme si elles se déroulaient chez nous, dans nos villes, nos avenues et nos rues », écrivait à l?été 2019 le journaliste et opposant marocain Ali Lmrabet. Il avait également tweeté : « Contaminez-nous, s?il vous plaît », en publiant une photo de la mobilisation massive des manifestants à Alger en ce printemps 2019.

À LIRE AUSSIScandale Pegasus : une enquête ouverte à Paris

Rabat s?inquiète de l?après-Bouteflika

On se souviendra aussi des chants contestataires des supporteurs de football marocain, notamment du Raja de Casablanca, repris par les manifestants à Alger en un élan de solidarité entre les deux sociétés. Enfin, deux lettres adressées aux manifestants algériens par le leader du hirak du Rif marocain, Nasser Zefzafi, condamné à vingt ans de prison, avaient salué le pacifisme et la détermination du mouvement populaire algérien.

© Fournis par Le Point Le système Pegasus est allé dans toutes les directions autant au niveau international que local.  © MARIO GOLDMAN / AFP

Pegasus : comment et pourquoi Rabat a « scanné » le hirak algérien