Sans façades ni limites: ce musée virtuel porté par la blockchain illustre l'avenir d'internet

Le musée du futur est déjà là. Pour apprécier la visite, laissez vos préjugés à l’entrée. | Holly13 / Éric de Broche des Combes © Le musée du futur est déjà là. Pour apprécier la visite, laissez vos préjugés à l’entrée. | Holly13 ... Le musée du futur est déjà là. Pour apprécier la visite, laissez vos préjugés à l’entrée. | Holly13 / Éric de Broche des Combes

Au cours de notre entretien exclusif avec les fondateurs de Metapurse, une question me taraudait: de quoi sera fait le musée virtuel soutenu par la blockchain Ethereum, peut-être hybride, destiné à héberger le NFT à 69 millions de dollars américains? En mars, ils avaient annoncé vouloir consulter les plus grands architectes du monde (réel) afin d'imaginer ce lieu de culture d'un genre totalement inédit. Huit mois plus tard, Joshua Ramus, Éric de Broche des Combes et Armand Khatri nous propulsent dans une réalité alternative moins farfelue qu'on pourrait l'imaginer.

Le Moyen Âge du Web3

À eux trois, ils forment le jeune studio Holly13, baptisé d'après le personnage incarné par Farrah Fawcett et sa crinière dans le légendaire film de science-fiction Logan's Run (L'Âge de cristal, en français). Quarante-cinq ans après sa sortie, ses effets spéciaux oscarisés semblent dépassés, mais certains des thèmes explorés par le film (mondes-bulles, utopie et dystopie, contrôle de la population programmée pour mourir à l'âge de 30 ans…) invitent à une réflexion tout à fait actuelle.

Quant à la viabilité du projet, le profil des brillants fondateurs de Holly13 suffit à le rendre crédible. Joshua Ramus a étudié la philosophie et la sculpture à Yale avant de se former à l'architecture à Harvard. Avant de fonder le très réputé studio REX à New York, il était l'associé du «starchitecte» Rem Koolhaas. Il fait preuve de la même précision quasi chirurgicale dans ses propos que dans les projets qu'il porte. La rencontre avec Éric de Broche des Combes s'est opérée sur le terrain professionnel, il y a longtemps: le Français, architecte DPLG [diplômé par le gouvernement, ndlr] de formation passé par le CNRS (au sein du groupe de recherche pour l'application des méthodes scientifiques à l'architecture et à l'urbanisme), s'est imposé comme l'un des plus recherchés spécialistes de la visualisation 3D dans le monde.

Aux commandes de Luxigon, il œuvre pour d'importants cabinets d'architecture internationaux comme pour des projets plus expérimentaux (tel ce projet de Neri Oxman exposé au MoMA). Le paysage immersif, c'est son quotidien, une discipline qu'il enseigne même à Harvard depuis une dizaine d'années. On imagine donc qu'il est particulièrement à l'aise avec le sujet du métavers... «J'admets régulièrement mon ignorance: nous n'en sommes qu'au tout début! On doute de tout. C'est comparable à 1994 et aux débuts d'internet. Enfin, se reprend-t-il avec un large sourire, c'est même 1594 tant tout reste à faire, à organiser, à légiférer…»

© Fournis par Slate

Après tout, pourquoi se limiter à la marche? Dans le métavers, on s'envole vers les œuvres, en totale immersion. | Holly13 / Éric de Broche des Combes.

«Qui a besoin de toilettes virtuelles?»

C'est Holly13 qui a contacté Metapurse, et non le contraire –«grâce à [leur] jeune associé, Armand Khatri». Ils décrivent ce dernier comme «le digital native de Holly13», passionné par «le Web3, un internet qui appartient à ceux qui le construisent, et à son impact positif sur tous les aspects de la société».

«Notre réflexion a surtout été initiée par la constatation que la majorité des exemples d'architecture digitale sont basés sur la réalité, qui reste le standard: on réplique ce qu'on connaît. Mais, franchement, qui a besoin de toilettes virtuelles?»

En juin, la maison de vente aux enchères Sotheby's ouvrait son double virtuel exact sur Decentraland (plateforme de réalité virtuelle interactive basée sur le système blockchain Ethereum, dans laquelle les utilisateurs peuvent acheter des terrains virtuels), au sein du Voltaire Art District. Il y a même un avatar du portier en haut-de-forme pour vous accueillir dans cette bâtisse de cinq étages, identique au siège historique de New Bond Street à Londres. C'est ici que se sont pressés les avatars d'acheteurs de la première vente Natively Digital de la vénérable maison britannique.

«Dans les métavers, où nos mouvements ne sont pas restreints, les structures n'ont plus besoin de façades.» Joshua Ramus, Éric de Broche des Combes et Armand Khatri (Holly13)

«Ces évolutions “crypto-natives” génèrent des réflexions fondatrices, à toutes les échelles. Pour le moment, les concepts d'urbanisation virtuelle ne sont pas encore étouffés, comme dans le monde physique, par des règles et des normes. Profitons-en! Réfléchissons une seconde: si nous sommes dans un espace virtuel, pourquoi être limité à la marche? Pourquoi ne pas envisager de voler? Attendre l'ascenseur ne fait aucun sens. L'ascenseur non plus, d'ailleurs, pas plus que les fenêtres! Aucun métavers n'a encore programmé d'intempéries, les conditions climatiques ne vont pas dégrader les structures.»

Dans un musée virtuel, donc, plus besoin de faire la queue aux caisses: «Exactement! Dans les métavers, où nos mouvements ne sont pas restreints, les structures n'ont plus besoin de façades, toutes les activités doivent devenir visibles –et navigables– depuis l'extérieur du bâtiment. Et, pour les mêmes raisons, le désir d'avoir une vision globale du bâtiment depuis l'intérieur est logique.»

Bienvenue dans le MetaSouk

Il faut donc lâcher la rampe, on l'a compris, mais le musée en question est tout de même inspiré d'un lieu qui existe bel et bien: les souks. «Souk», comme dans «bazar»? Explosions de couleurs, d'odeurs d'épices, de sons, dédales de ruelles et échoppes variées? On est loin des musées silencieux, de leurs cordons de sécurité et de leurs sobres façades.

«C'est une organisation sur trois niveaux: une base physique, bâtie. Puis les marchands, les mosquées (une agora, un espace d'échanges, des moments de congrégation), une permanence organique mais organisée. Et enfin ces échoppes, chacune avec son identité propre, comme une myriade de cabinets de curiosités: c'est à la fois authentique et commercial.»

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Faut-il faire confiance à la blockchain?

À propos du projet de Metapurse, faut-il d'ailleurs parler de musée ou de galerie, puisque certaines œuvres seraient à vendre? La vocation commerciale du projet semble plutôt concrète. Au cours de notre entretien, MetaKovan et Twobadour confirmaient considérer «le métavers comme la nouvelle terre d'opportunités, un lieu où des personnes venues de tous pays auront la possibilité de s'enrichir». Cela sonne comme une belle promesse teintée d'utopie, mais est-ce sincère?

«Nous n'en doutons pas», m'affirment les architectes du MetaSouk. «MetaKovan voulait au départ exposer sa propre collection, puis il a eu envie d'y intégrer celles d'autres. On l'a trouvé optimiste et sincère, avec une naïveté très rafraîchissante qui n'a pas changé en dépit de l'attention. L'envie d'aider les autres à découvrir et à apprendre est son moteur. C'est aussi ce qui rend ce projet excitant: il sera évolutif, virtuel en premier lieu, puis physique, les deux en collaboration. Tout reste du domaine de l'imaginable.»

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Le Souk offre une structure en treillis organisée autour d'un espace d'échanges, d'expression et de rencontres. | Holly13 / Éric de Broche des Combes

Les idées les plus folles semblent donc pouvoir être explorées? «Je vous arrête tout de suite, c'est le contraire de la folie. C'est au contraire organisé, rigoureux. Si quelque chose n'a pas encore été fait, cela ne signifie pas que ça ne peut pas être réalisé. Il faut faire preuve d'une certain degré d'imagination. Les investissements financiers et les enjeux politiques accompagnant l'architecture physique sont énormes et engendrent naturellement une aversion au risque. Par conséquent, les idées architecturales les plus innovantes sont rarement mises en œuvre, reléguées à “l'architecture de papier” et aux expérimentations de pensées. Le digital ouvre une infinité de possibilités.»

Dans ce cas, le monde «réel» peut-il envisager bénéficier du développement des métavers supportés par le système blockchain? «Les univers virtuels offrent une opportunité décisive pour la mise en œuvre de concepts architecturaux ambitieux, à faible risque. Une fois validés, ils peuvent se normaliser, et on peut éventuellement même imaginer les voir transposés dans le monde physique. En bref, l'expérimentation architecturale qui alimentera le monde virtuel peut également augmenter et enrichir le monde physique.»

Esprits étriqués, vous voilà prévenus.

Un monde nourrit l'autre

Mais en quoi un espace de culture créé en prévision de l'avènement du Web sémantique ou 3.0 peut-il aider à améliorer la façon dont on conçoit les lieux similaires dans le monde «réel»?

«Il faut comprendre, au préalable, que deux attitudes prévalent envers l'espace virtuel: les enthousiastes croient qu'il rivalisera avec l'espace physique (le roman d'Ernest Cline mis en scène par Spielberg, Ready Player One, propose un argument dystopique plausible) et les sceptiques qui croient en la primauté du monde physique. On ne va pas débattre des mérites des deux mondes, mais insister sur le fait que tous devront adopter un bon –ou meilleur– design, seul moyen d'optimiser l'expérience humaine.»

«Nous pouvons peut-être marquer l'histoire de l'humanité –ou celle de la stupidité et de l'absurde.» Joshua Ramus, cofondateur de Holly13

Contrairement à un musée physique qui doit principalement compter sur l'ingéniosité de scénographes pour accommoder des expositions d'œuvres de natures et volumes variés, les galeries et musées digitaux sont construits sur mesure, autour des œuvres. «L'artiste a donc un pouvoir de décision. L'architecture se construit autour de ses œuvres: voilà une idée qui pourrait être transposée au monde réel. Cela devrait aussi éclairer les curateurs et leur donner une perspective différente sur la façon dont ils pourraient faire les choses.»

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Les musées commencent enfin à comprendre Internet

S'il est très sérieusement envisagé, le musée hybride n'en est qu'au stade de la réflexion. C'est un exercice d'équilibriste qui consiste à deviser le projet d'une complexité technologique extrême, sans précédent ni comparatif possible, dans un domaine synonyme d'une «infinitude» parfois dénuée de règles, frontières ou normes.

«Nous pouvons peut-être marquer l'histoire de l'humanité –ou celle de la stupidité et de l'absurde, relativise Joshua Ramus, mais finalement peu importe: cela n'aura pas d'impact sur la planète.»

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Une approche radicalement différente: c'est le musée qui se construit autour de l'œuvre. Everydays de Beeple en est évidemment la star. | Holly13 / Éric de Broche des Combes

De la durabilité des méta-univers

En quoi l'exigence de durabilité influe-t-elle sur leurs décisions? Le sujet semble être l'un des arguments du moment pour les acteurs de la blockchain et les NFT, incessamment accusés d'être trop énergivores.

«Au premier plan de l'architecture durable dans le monde physique, les structures cohérentes, qui conservent une crédibilité conceptuelle, sont celles qui s'adaptent à une variété d'utilisations et en pré-planifient leur propre réutilisation adaptative. Importer cette notion plus large de durabilité dans le monde digital est essentiel. Avec de nombreuses plateformes virtuelles qui en sont encore à leurs balbutiements, l'architecture virtuelle qui les peuple doit être conçue comme autant de stratégies qui peuvent constamment se transformer pour répondre à l'évolution technologique continue des plateformes et à la progression des activités qui s'y déroulent, tout en conservant sa logique et son intégrité esthétique.»

En cas de réussite, cela constituerait un argument indéniable pour les architectes du monde physique, rendant admissible et envisageable une plus grande prise de risque. «L'adaptation au métavers de ces ambitieuses stratégies issues du monde physique peut également augmenter, en retour, leur traction dans ce monde. C'est finalement l'illustration de ce que je préconise à mes clients depuis longtemps. Des structures versatiles, faciles à monter ou démonter, réutilisables à l'infini: ce devrait être la norme. L'architecture ne devrait avoir aucun caractère éphémère, même quand les expositions ou événements le sont.»

Atouts et risques de l'architecture digitale

Mais comment, au juste, peut-on organiser ce qui est par nature dépourvu de limites, en constante évolution? «Le besoin d'organisation est crucial. L'architecture, le design, ce sont les vecteurs qui organisent les vies. C'est l'organisation qui peut amener les métavers à la pérennité. Les architectes ont les outils et l'expérience pour aider à pérenniser ces mondes virtuels naissants.»

Quel est le plus grand risque auquel s'expose l'architecture virtuelle? «Les plus grands atouts de la réalité virtuelle sont l'infinitude et la capacité de n'importe quel point de l'espace à s'étendre ou à se contracter à volonté. Imaginez par exemple un concert qui commencerait dans un pub à Londres et se terminerait dans le Grand Canyon. Pourtant, en raison d'impératifs économiques, la rareté est intégrée dans les plateformes virtuelles naissantes, répliquant les mêmes limitations spatiales qui restreignent le monde physique. Si cela n'est pas contesté, la croissance explosive du métavers dans l'espace virtuel reposera sur des fondations appauvries, tout comme l'informatique personnelle a ancré un système MS-DOS terne dans les années 1980 et 1990.»

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«La communauté prend le pouvoir. En termes de civilisation, n'est-ce pas fascinant?» | Holly13 / Éric de Broche des Combes

La communauté reprend le pouvoir

Depuis que les maisons de vente aux enchères se sont mises à accepter la cryptomonnaie, les conversations en ligne des ventes hybrides ont pris une tonalité bien différente de celle qui prévalait. «Ils font des NFT dans la vraie vie? Mais je fais quoi, moi, d'un tableau que je ne peux pas accrocher dans ma galerie virtuelle? LOL.» Les crypto-natifs prennent le pouvoir et le font savoir.

Les collectionneurs traditionnels vont-ils s'arracher les NFT et les crypto-natifs les œuvres de Van Gogh? Il semblerait que ce ne soit pas encore le cas.

Deux marchés de l'art vont-ils continuer à se développer en parallèle, ou feront-ils écosystème commun?

En juin dernier, Christie's mettait en vente la série d'oeuvres NFT «Hello, I'm Victor (FEWOCiOUS) and This Is My Life». Victor Langlois, trans américain d'origine salvadorienne, est âgé de 18 ans. Non content d'être le plus jeune artiste vivant mis en avant par la maison de ventes, FEWOCiOUS (quatorzième artiste NFT de la liste des cinquante du magazine Forbes) peut s'enorgueillir d'un autre record: celui d'avoir attiré tant de crypto-natifs sur le site de Christie's que celui-là a, pour la première fois de son histoire, tout simplement lâché sous l'afflux massif. Une fois le site rétabli, l'œuvre a été vendue pour plus de deux millions de dollars.

Deux marchés de l'art vont-ils continuer à se développer en parallèle, ou feront-ils écosystème commun? Les dernières incursions d'artistes dits traditionnels dans l'espace crypto n'ont pas toujours été bien accueillies. Carsten Höller lui-même a été sifflé pendant le festival DreamVerse de Metapurse: son application, dévoilée en avant-première, connaissait quelques hoquets.

«Il est difficile de comparer; on pourrait expliquer que l'art NFT est réalisé, en quelque sorte, en co-création avec l'espace auquel il se destine. Le créateur en tient compte dès le départ. Pour être un artiste crédible dans le métavers, il faut posséder une attitude, un style –mais surtout des compétences propres.»

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Des vêtements virtuels vendus à prix d'or: l'avenir de la mode est-il dans la crypto?

Joshua Ramus et Éric de Broche des Combes continuent: «Pour vous donner un ordre d'idée, on peut adorer le foot, être fan de Ronaldo et n'avoir aucune envie de le voir jouer en ligne. Pour imaginer le Souk, nous nous sommes mis au service des artistes, et non le contraire. Nous les avons écoutés, nous sommes adaptés à eux, à leur vision, leurs besoins.»

«Il ne faut jamais perdre de vue que si les univers sont virtuels, l'expérience sociale n'en reste pas moins réelle, terminent-ils. Cela n'a rien à voir avec Facebook, où vous comptez des centaines d'“amis” que vous ne connaissez pas. L'interaction est plus humaine, les sentiments et émotions sont réels, tangibles. L'idée d'agora qui est au cœur du projet du MetaSouk est primordiale: la communauté prend le pouvoir. En termes de civilisation, n'est-ce pas fascinant?»

Sans façades ni limites: ce musée virtuel porté par la blockchain illustre l'avenir d'internet