De #MoiAussi à J’ai changé #MoiAussi

Mélanie Lemay et Alexandra Dupuy sont deux des personnes à l’origine de l’initiative sur Instagram pour donner la parole aux victimes de violences sexuelles ou racistes afin qu’elles expriment les conséquences liées à leur agression. © Valérian Mazataud Le Devoir Mélanie Lemay et Alexandra Dupuy sont deux des personnes à l’origine de l’initiative sur Instagram pour donner la parole aux victimes de violences sexuelles ou racistes afin qu’elles expriment les conséquences liées à leur agression.

Choquées de voir des tribunes offertes à des personnalités publiques visées par des allégations d’inconduites plutôt qu’à des survivantes qui tentent de se reconstruire, un groupe de femmes a lancé un compte Instagram pour que celles-ci puissent aussi prendre la parole publiquement.

L’enquête sur Maripier Morin publiée dans La Presse samedi et son passage à l’émission Tout le monde en parle le lendemain ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, explique d’emblée Jessie Nadeau, l’une des quatre instigatrices du mouvement avec l’étudiante en linguistique Alexandra Dupuy, la militante Zoyanne Côté et l’art-thérapeute Mélanie Lemay.

« Ça faisait des semaines qu’on en discutait. On voyait des personnalités publiques visées par des dénonciations [l’été dernier], formuler des excuses non assumées, parler de leur long cheminement, leur réhabilitation, promettre qu’elles ont déjà changé. Cette discussion est nécessaire, mais elle ne doit pas éclipser celle sur le cheminement des victimes et les conséquences qu’elles vivent au quotidien depuis leur agression ou leur dénonciation », estime Mme Nadeau.

Au lieu d’attendre et espérer que des victimes soient à leur tour invitées sur un plateau télévisé pour partager leur expérience, les quatre femmes ont pris les devants en leur offrant un espace pour s’exprimer dès maintenant, à travers la page Instagram « J’ai changé moi aussi ».

 

L’idée n’est pas de reproduire un nouveau compte de dénonciations comme ceux qui sont apparus l’été dernier, prévient Jessie Nadeau. Les victimes sont surtout invitées à se raconter, à partager les épreuves qu’elles traversent pour chercher de l’aide et se reconstruire. « On souhaite que ça amène les gens à avoir une meilleure compréhension des victimes et donc une meilleure écoute, poursuit l’entrepreneure, militante et créatrice de contenu. Certaines pourront aussi se reconnaître dans des témoignages et réaliser qu’elles ne sont pas seules. »

« On voulait aussi rétablir un certain équilibre, renchérit Mélanie Lemay. En voyant l’écart entre les prises de parole de certaines personnalités et les témoignages relayés dans les médias ou qu’on reçoit en privé, on trouvait qu’il fallait faire quelque chose. »

Leur initiative suscite déjà de l’intérêt. En seulement 48 heures, près de 500 personnes se sont abonnées à leur page et des dizaines de témoignages leur ont déjà été envoyés. Ils seront publiés dans les prochains jours, promettent les quatre femmes.

« Je pense que ça peut répondre à un besoin très bafoué en général de parler des conséquences d’une agression ou d’une inconduite, plutôt que de simplement raconter l’événement en soi », commente Juliette Bélanger-Charpentier, une étudiante en victimologie et criminologie, qui vulgarise régulièrement ces sujets sur Instagram. Elle se dit curieuse de voir le compte prendre vie, jugeant qu’il pourrait en effet « sensibiliser » et « informer » nombre de personnes sur ces questions.

Briser les mythes

Pour Alexandra Dupuy, il était primordial et urgent de briser les mythes et les stéréotypes qui circulent encore sur les victimes de violences à caractère sexuel ou raciste. « J’ai lu énormément de commentaires horribles sur les réseaux sociaux. Les gens minimisent tellement. Ils pensent que c’est facile de dénoncer ou de porter plainte, que [les victimes prennent] la parole pour pourrir la vie de quelqu’un et qu’après la vie est belle. C’est pas ça, la réalité. »

La jeune femme sait de quoi elle parle puisqu’elle a été victime d’une agression sexuelle en 2018 et a porté plainte contre son agresseur. Son dossier a été fermé il y a tout juste deux mois lorsque ce dernier a plaidé coupable. Mais malgré cette victoire, la page est loin d’être tournée. Alexandra Dupuy se remet encore.

Elle évoque les longues démarches judiciaires qui ont pris beaucoup de son temps et de son énergie dans un horaire déjà rempli par sa maîtrise, son travail et ses autres implications. « C’était beaucoup de choses à assimiler, beaucoup de responsabilités. »

L’étudiante ajoute avoir consulté un psychologue pour des problèmes d’anxiété. Elle est d’ailleurs plongée dans des démarches pour être reconnue comme victime par l’Indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC), « un autre dossier complexe ».

Il y a également ce sentiment qui ne la lâche plus et guide sa façon de vivre au quotidien, cette crainte de subir une nouvelle agression, n’importe où, n’importe quand.

« Le cheminement des victimes prend beaucoup de temps. Ce n’est pas facile d’être en thérapie, de se reconstruire, d’avoir de nouveau confiance en soi, de faire confiance aux autres aussi », fait valoir Mélanie Lemay, qui est aussi la cofondatrice de l’organisme Québec contre les violences sexuelles.

Victime d’une agression sexuelle en 2011, elle raconte avoir pris beaucoup de temps pour remonter la pente après sa dénonciation. En plus de composer avec un système de justice complexe et « peu sensible à la réalité des victimes », elle est aussi tombée sur des médecins pas assez formés selon elle pour la comprendre et l’aider. Sans compter les commentaires et les jugements qu’ont portés les gens sur sa propre histoire devenue publique. « On ne se sent pas mieux en neuf mois, ça prend beaucoup de temps. »

Réveil des blessures

Mélanie Lemay confie d’ailleurs ne pas avoir beaucoup dormi ces derniers jours, tourmentée par la sortie publique de Maripier Morin. « Ça réveille de vieilles blessures chez tout le monde. Tellement de gens m’ont écrit personnellement pour me raconter leurs cauchemars, leur douleur, leurs angoisses. »

Aux yeux de Juliette Bélanger Charpentier, ce type de sortie publique fragilise en effet non seulement les victimes directes, mais « toutes les victimes en général ». « Le fait de voir la personne agresseur dans une posture où elle va être honorée, glorifiée, pardonnée, ça vient invalider ses victimes, qui se font en plus imposer un retour aux événements vécus et à leurs conséquences. […] Ça génère aussi des symptômes de détresse importante chez beaucoup de victimes, car ça les ramène à leur souffrance personnelle, leur propre histoire », souligne-t-elle.

« Ça envoie aussi le message que c’est facile de se faire pardonner de tels gestes, surtout lorsqu’on est une personne connue et aimée. De quoi décourager beaucoup de personnes à dénoncer », déplore Mélanie Lemay.

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