​Mon Labrador - Pointe-aux-Esquimaux, capitale du Labrador canadien

Petite île au Marteau, croquée de la Caye à Foin, au large de Havre-Saint-Pierre, autrefois Pointe-aux-Esquimaux © François Robert-Durand Petite île au Marteau, croquée de la Caye à Foin, au large de Havre-Saint-Pierre, autrefois Pointe-aux-Esquimaux

Labrador, nom mythique. Patrie des caribous, de la neige et du vent. Contrée aux frontières floues, à l’histoire tumultueuse comme les eaux qui la traversent. Concentré de la complexité du monde, avec ses populations diverses. Notre collaboratrice Monique Durand nous raconte un Labrador qu’elle arpente depuis des années, une terre imprégnée d’imaginaire. Deuxième de huit articles.

Je les vois passer et repasser dans le chenal sans savoir où se poser. Nous sommes le 9 juin 1857. La goélette Mariner est partie il y a deux semaines des îles de la Madeleine avec quelques familles acadiennes à son bord. But du voyage : aller installer leur existence sur une terre neuve, au Labrador canadien. Jusqu’en 1927, on distinguait le Labrador canadien — l’actuelle Basse-Côte-Nord du Québec — du Labrador terre-neuvien, alors une colonie britannique, situé à l’est de Blanc-Sablon.

L’équipage scrute soigneusement la côte, à la recherche d’un endroit favorable. Pas trop pierreux, avec des sources d’eau à boire et des arbres pour construire et se chauffer. Le capitaine Firmin Boudreau avait cru trouver le lieu idéal à Mingan la veille, où on avait déchargé bestiaux et matériaux. Mais l’agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson ne voulait rien entendre : pas question de s’établir dans son poste de traite ! Exténués et découragés, les passagers de la Marineravaient repris la mer avec armes et bagages.

 

En cette frisquette matinée de juin 2021, assise sur la pointe qui donne sur le chenal face à l’île du Havre, j’observe la goélette en songe. En direction de l’est, la Mariner passe devant cette pointe sans y prêter attention. C’est alors que les femmes décident de tenir un conciliabule, initiative de Pélagie Cormier, l’épouse du capitaine : la pointe vue tout à l’heure à bâbord, qui s’étire en une longue dune de sable, ne serait-elle pas un lieu propice pour s’établir ? Proposition acceptée ! Le lendemain, 10 juin 1857, à midi, l’ancre est jetée à la Pointe-aux-Esquimaux, aujourd’hui Havre-Saint-Pierre, où je me trouve.

Face à la mer où voltigent la mémoire de ces lieux comme les goélands et les cormorans, je souris aux nuages, fascinée par cette histoire. C’est fou comment s’élabore le destin des êtres, des lieux, des siècles. Aussi simplement parfois qu’en pointant une longue dune de sable, là, juste là, dans la direction de l’index — c’est là que nous ferons nos vies.

 

Un petit peuple d’exilés

C’en était fini d’errer. Car l’errance, ces familles l’avaient connue. Elles avaient été déportées à Savannah, ville côtière de la Géorgie, aux États-Unis, avant de prendre souche aux îles de la Madeleine. Ces dernières ayant été concédées en 1806 à l’amiral Coffin par la Couronne britannique, les Madelinots, devenus des censitaires, n’avaient plus accès à la propriété. Pour les hommes et les femmes de la Mariner, le Labrador, c’était la liberté.

Ce petit peuple d’exilés ne souhaitait qu’une chose : « Qu’on lui permette de s’asseoir paisiblement sur les sables déserts du Labrador, en face des grandes solitudes de l’océan et qu’on lui assure le fruit de ses travaux », écrit l’historien et abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland alors qu’il voyage sur la côte au moment où s’établissent les émigrés madelinots.

Son récit, simplement intitulé Le Labrador, est l’un des premiers à décrire ce qui est aujourd’hui la Basse-Côte-Nord du Québec. Il vient d’être réédité par les éditions Septentrion et le cégep de Sept-Îles. « Le premier grand texte nord-côtier reconnu par l’institution littéraire », estime le chercheur Pierre Rouxel.

La Mariner déchargée, des cabanes sont construites à la hâte par les Cormier, Boudreau, Landry. Dès le lendemain, les « jeunesses » partent pour la pêche ; la vraie vie commence. Deux semaines plus tard, clin d’œil du destin : les débris d’un naufrage sont recueillis par les nouveaux habitants, facilitant la construction des maisons. Le village prend forme. D’autres familles madeliniennes viennent bientôt s’y installer. Premiers mariages, premières naissances, premières récoltes de poissons et de gibier. Première grand-messe chantée. Arrivée d’un cordonnier. Après trois années, Pointe-aux-Esquimaux compte 208 résidents et 60 bâtisses.

Il y a tant à raconter. Pourquoi pointe « aux Esquimaux » ? On sait peu qu’il fut une époque où les Inuits, ceux que l’on appelait les Esquimaux, vivaient sur la côte du golfe du Saint-Laurent, d’où ils se retirèrent progressivement vers le nord et l’Arctique devant l’hostilité des Européens et des Innus alliés.

La capitale du Labrador canadien

À peine quelques décennies après sa fondation, Pointe-aux-Esquimaux, alors plus grande agglomération de la Côte-Nord, bon port d’escale à cause de sa jetée profonde, endroit de pêches abondantes, est « en quelque sorte la capitale du Labrador canadien », écrit le géographe Eugène Rouillard en 1908. Un chef-lieu qui changera son nom pour Havre-Saint-Pierre en 1927.

La pointe qui s’avance dans le chenal où je me situe est ensorcelante, sise entre la marina et le port où mouille un gros cargo rouillé. Parfums de cuisson du crabe et parfums d’algues, des volées de macareux et de petits pingouins dans tous les sens, quelques outardes attardées. Des marcheurs, des rêveurs. Un kayak rouge effilé dans l’horizon bleu. Des îles au loin où mon cœur s’échoue, Grosse Île au Marteau, Petite Île au Marteau, la Caye à Foin. Des drapeaux acadiens à de nombreuses fenêtres. Des noms de rue aux couleurs acadiennes. Tout est Acadie à Havre-Saint-Pierre, jusque dans l’accent parlé.

 

Je pense à cette fête qui eut lieu ici même à l’automne 1860. Était arrivé par goélette un cadeau des îles de la Madeleine : un mouton, qu’on a fait rôtir lentement, amoureusement. Je vois la bête confite dans ses graisses et les mines confites d’espoir de ces hommes et de ces femmes, devenus des Labradoriens, qui se retrouvaient pour « faire liesse ». « Il y avait assez de monde pour manger corps, tête, pattes et queue », écrit Placide Vigneau, un héros de l’époque, capitaine de vaisseau, qui a tenu un journal quotidien de la vie à Pointe-aux-Esquimaux pendant 70 ans, de 1857 à 1926, « avec ma main de dimanche ».

Un autre journal, L’Écho du Labrador, parut de 1903 à 1905, livré de Manicouagan jusqu’à Natashquan par bateau l’été et en traîneau à chiens l’hiver. Dans son numéro de l’automne 1903, on invite les lecteurs à faire leurs provisions. « Achetez mélasse, farine, saindoux… Demandez Le Guignolet » Le Guignolet ? Une liqueur alcoolisée de cerises. Nos Labradoriens étaient de bons vivants !

De ce Labrador, aujourd’hui Basse-Côte-Nord, subsiste peu d’indices. Quelques lettres sur la devanture de l’ancien poste de traite de Havre-Saint-Pierre : LABRADOR STORES. Une morue « du Labrador » parfois au menu des restaurants, généralement pêchée autour de Blanc-Sablon, sur la frontière avec Terre-Neuve. Alors, ce filet gourmand au milieu de l’assiette, accompagné d’une sauce tartare, vient-il de la côte labradorienne québécoise ou terre-neuvienne ? « Les poissons font pas la différence ! » dit-on ici en rigolant.

Forgotten Labrador. Titre d’un livre paru en 2006, dont l’auteur, Cleophas Belvin, est originaire de la Basse-Côte-Nord. Labrador oublié. Dissous dans les brises de l’Histoire, ses traces évanouies, sauf dans quelques ouvrages. Comme le vent et les vagues effacent l’empreinte de nos pas sur le sable des dunes. Labrador, ici disparu jusque dans son nom.

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