Les alliances, trahisons et manipulations de la NFL

Jon Gruden, ex-entraîneur-chef Raiders de Las Vegas © Isaac Brekken/AP Jon Gruden, ex-entraîneur-chef Raiders de Las Vegas

Par les temps qui courent, couvrir les activités de la NFL équivaut presque à plonger au cœur d’un thriller au sein duquel s’enchaînent les alliances, les trahisons et les manipulations.

Le 8 octobre dernier, le Wall Street Journal publiait un article révélant que l’entraîneur-chef des Raiders de Las Vegas, Jon Gruden, avait eu recours à des stéréotypes racistes pour décrire le directeur de l’Association des joueurs de la NFL, DeMaurice Smith. Gruden avait tenu ces propos offensants dans un courriel rédigé en 2011 alors qu’il occupait un rôle d’analyste au réseau ESPN. Le courriel en question était adressé à Bruce Allen. À l’époque, Allen était directeur général et président de l’équipe de football de Washington (WFT). 

Or, le leadership de DeMaurice Smith était clairement menacé ce jour-là. En début de soirée le 8 octobre, le directeur de l’AJNFL devait faire face à un vote de confiance de la part des 32 représentants d’équipe de la ligue. Un désaveu apparaissait probable à la suite de la signature d’une convention collective catastrophique l’an dernier. Cette convention collective de 10 ans, dans laquelle les joueurs ont fait une concession majeure, a été ratifiée avant que la NFL décroche des contrats de télévision historiques, surpassant les 100 milliards de dollars.

Aux yeux de nombreux observateurs, le courriel de Jon Gruden n’avait pas été divulgué au Wall Street Journal par hasard. Il ne pouvait émaner que de la NFL (qui l’avait en sa possession), qui avait tout intérêt à faire naître un courant de sympathie envers Smith, afin de maintenir en poste un leader syndical que les propriétaires ne redoutent absolument pas.  

Pour la petite histoire, les représentants des équipes de la NFL ont adopté une approche élégante lors du vote. DeMaurice Smith a été reconduit de justesse dans ses fonctions, mais on a spécifié que son prochain mandat serait son dernier et qu’il serait court.

DeMaurice Smith, directeur de l'Association des joueurs de la NFL (NFLPA) © Alex Trautwig/Getty Images DeMaurice Smith, directeur de l'Association des joueurs de la NFL (NFLPA)

***

Pour sa part, Jon Gruden n’en était pas au bout de ses peines. En fait, 72 heures plus tard, il a été forcé de remettre sa démission à titre d’entraîneur en chef des Raiders. Il venait d’entamer la 4e année d’un contrat de 10 ans d’une valeur de 100 millions.

Après l’affaire DeMaurice Smith, le New York Times a résolument poussé Gruden vers la porte de sortie en dévoilant le contenu d’autres courriels qu’il avait rédigés, toujours à l’intention du DG et président de l’équipe de football de Washington. Et cette fois, Gruden y tenait des propos misogynes (contre l’emploi de femmes dans des rôles d’arbitres dans la NFL) et homophobes (s’insurgeant notamment contre la sélection d’un joueur ouvertement gay, Michael Sam, au repêchage de la NFL).

Pour couronner le tout, dans l’un de ses courriels, Jon Gruden qualifiait le commissaire de la NFL, Roger Goodell, d’incompétente mauviette antifootball ».  

Encore là, il était facile d’imaginer que quelqu’un, dans les officines de la NFL, ait pu avoir envie de définitivement régler le cas de Jon Gruden.

Toutefois, si c’était effectivement le cas, le ou les auteurs de ces fuites ne s’attendaient probablement pas à redonner vie à une histoire qu’on croyait définitivement enterrée et qui risque, cette fois, de s’avérer extrêmement dommageable pour la NFL. 

***

Car les premières pages de ce thriller ne datent pas du 8 octobre dernier. Elles ont été publiées en juillet 2020 dans les pages du Washington Post, quand plus d’une douzaine de femmes ont révélé qu’un climat de travail toxique et extrêmement sexiste prévalait au sein de l’organisation de l’équipe de football de Washington.

Au cours des semaines suivantes, de fil en aiguille, les journalistes du quotidien de la capitale américaine ont pu interviewer au moins 25 anciennes employées de WFT qui ont raconté avoir été victimes de harcèlement sexuel au sein de cette organisation. Elles ont décrit un environnement où les femmes étaient marginalisées, discriminées, exploitées et intimidées.

Il était courant, selon les témoignages recueillis, que leurs patrons et collègues masculins, de même que les joueurs, passent des commentaires sur le physique des employées de l’organisation ou sur leur tenue vestimentaire. Des remarques à connotation sexuelle et des avances non sollicitées, en personne, par messagerie électronique ou par la voie des réseaux sociaux étaient aussi fréquentes.

Le FedEx Field, domicile de l'équipe de football de Washington © Susan Walsh/Associated Press Le FedEx Field, domicile de l'équipe de football de Washington

Durant l’été 2020, l’une des histoires révélatrices du Washington Post concernait une séance de photographies impliquant les meneuses de claque de l’équipe de football de Washington. Elles devaient y poser en bikini, sur une plage, en vue de la publication du calendrier annuel de l’équipe. Une vidéo devait aussi être produite afin de donner aux amateurs un accès aux coulisses » de la production du calendrier. 

Or, il a été révélé qu’un vice-président de l’organisation, Larry Michael, avait demandé aux producteurs de la vidéo de conserver les images de nudité des employées (alors qu’elles ne se doutaient pas qu’elles étaient filmées) afin de produire une vidéo parallèle et strictement réservée au propriétaire et aux hauts dirigeants de l’organisation.

Une culture toxique était bel et bien répandue jusqu’aux plus hauts échelons de l’équipe de football de Washington.

***

Dans la foulée de ces révélations, WFT a annoncé l’embauche de l’avocate Beth Wilkinson pour mener une enquête indépendante » sur les révélations du Washington Post et sur la toxicité du climat de travail prévalant au sein de l’organisation.

L’affaire prenant des proportions énormes, la NFL a toutefois tassé la direction de l’équipe de football du portrait. Beth Wilkinson a été appelée à poursuivre son enquête indépendante », mais sous l’autorité de la ligue. Durant ses travaux, l’avocate Wilkinson aurait recueilli les témoignages de quelque 150 personnes.

Puis un peu moins d’un an plus tard, en juillet dernier, coup de théâtre! L’équipe de football de Washington a écopé d’une amende de 10 millions de dollars à la suite de la remise du rapport » de Beth Wilkinson.

Dans une conférence de presse expliquant cette sanction, une conseillère spéciale de la NFL, Lisa Friel, a souligné que l’enquêteuse avait dressé le portrait d’un environnement de travail hautement non professionnel au sein duquel régnait l’intimidation ainsi que, aux dires de plusieurs, un climat de peur ».

Roger Goodell, commissaire de la NFL © David J. Phillip/The Associated Press Roger Goodell, commissaire de la NFL

La culture de l’organisation était très toxique et se situait très en deça des standards auxquels nous soumettons les propriétaires de la ligue », avait par ailleurs spécifié madame Friel.

Le propriétaire de l’équipe, Daniel Snyder, a alors été écarté des opérations quotidiennes et c’est sa femme, Tanya, qui a été placée à la tête de l’organigramme. Un train de mesures, incluant notamment des séances de formation/sensibilisation pour tous les employés de l’organisation, l’embauche d’un plus grand nombre de femmes et une supervision de la ligue, a aussi été annoncé.

Le seul problème dans cette affaire, c’est que nous n’avons jamais su ce qui s’était réellement passé au sein de l’organisation.

La NFL a argué que Beth Wilkinson avait livré son rapport verbalement et qu’aucune version écrite n’avait été préparée(!) en raison de la sensibilité des informations recueillies et du désir de plusieurs témoins de raconter leur histoire anonymement.

Le mandat de l’enquête consistait à enrayer la culture de travail toxique au sein de cette organisation et non pas à soulever des cas particuliers », a-t-on argué.

Les femmes qui ont participé à l’enquête se sont évidemment senties trahies. 

Quand la NFL avait annoncé la sanction l’été dernier, plusieurs anciennes employées de l’équipe de football de Washington avaient dénoncé le montant dérisoire de l’amende (10 millions de dollars équivalent à une poignée de monnaie dans l’univers de la NFL). Et surtout, l’absence de blâme direct ou d’identification de quelque coupable que ce soit équivalait, aux dires des victimes, à une vaste opération de camouflage.   

***

Grâce à Jon Gruden, c’est cette très intéressante histoire qui ressort des boules à mites.

Au terme de son enquête, Beth Wilkinson avait aussi signifié à la NFL l’existence de quelque 650 000 courriels qui ne concernaient pas directement la culture de travail régnant au sein de WFT, mais qui étaient susceptibles de s’avérer problématiques pour la ligue. 

Les correspondances de Jon Gruden faisaient partie de ces 650 000 courriels. Des membres de la garde rapprochée de Roger Goodell avaient été chargés de scruter cette imposante masse de correspondances et ils avaient révélé leurs découvertes au commissaire dans la semaine précédant la publication du texte du Wall Street Journal. Quelle coïncidence!

Les victimes du climat de travail toxique de l’équipe de football de Washington voient les fuites se multiplier et elles posent maintenant la question qui tue : comment se fait-il que la NFL se sente tout à fait en droit de distribuer les courriels de Jon Gruden alors qu’il y a quelques mois, l’anonymat de ceux qui avaient rendu la vie misérable à des dizaines de femmes était si important à ses yeux?

De plus en plus de médias interpellent la NFL sur cette épineuse question et demandent que les découvertes de Beth Wilkinson soient publiées. 

Ces derniers jours, le site Athlétique a même révélé qu’un groupe d’anciennes employées de WFT a commencé à écrire aux PDG des plus grands commanditaires de la ligue, comme Nike, Verizon, Pepsi, Amazon et Anheuser-Busch, pour connaître leur position sur cette affaire. 

Endossent-ils l’opération de protection que mène la NFL au profit de ceux qui dirigeaient (et dirigent encore) l’équipe de football de Washington?

La suite s’annonce palpitante. 

Les alliances, trahisons et manipulations de la NFL