L'accès à l'avortement, un service mal desservi en Ontario français

Des Franco-Ontariennes ont parfois à se tourner vers des cliniques anglophones ou doivent traverser au Québec pour leur recevoir la procédure d’interruption de grossesse. © Rebecca Blackwell Associated Press Des Franco-Ontariennes ont parfois à se tourner vers des cliniques anglophones ou doivent traverser au Québec pour leur recevoir la procédure d’interruption de grossesse.

L’accès à l’avortement en français est difficile, voire impossible, pour certaines femmes en Ontario. Le seul établissement de santé universitaire francophone de la province — l’hôpital Montfort, à Ottawa — ne pratiquant pas d’avortements chirurgicaux volontaires, des Franco-Ontariennes ont parfois à se tourner vers des cliniques anglophones ou doivent traverser au Québec pour leur recevoir la procédure d’interruption de grossesse.

La professeure de droit de l’Université d’Ottawa, Anne Levesque, déplore la situation. L’absence de soins d’avortement électifs — réalisés par choix personnel — à l’Hôpital Montfort démontre que l’établissement de santé « n’est pas un hôpital par et pour les Franco-Ontariennes », juge-t-elle.

Entre 2019 et 2020, 74 personnes ontariennes ont choisi d’obtenir une interruption volontaire de grossesse (IVG) à la Clinique des femmes de l’Outaouais, à Gatineau. La directrice de la clinique, Patricia LaRue, cite l’offre de services en français de la clinique comme principale raison qui motive les femmes à s’y rendre.

Certains gynécologues de l’hôpital Montfort peuvent offrir l’avortement médical jusqu’à la neuvième semaine pour les personnes dont le fœtus n’est pas viable, mais les patientes qui n’y sont pas admissibles sont dirigées vers des cliniques dans la communauté, dont celle de Patricia LaRue. D’autres, selon la directrice des communications de l’hôpital, sont dirigées à la clinique Morgentaler d’Ottawa. Mais la directrice des opérations de la clinique, Shayna Hodson, affirme que très peu de patientes de Montfort lui sont recommandées, même si elle emploie des médecins francophones.

Bataille francophone

L’Hôpital Montfort est désigné en vertu de la Loi sur les services en français de l’Ontario depuis 1989, ce qui assure aux patients de pouvoir recevoir des services en français. C’est d’ailleurs en évoquant l’infraction de cette loi par le gouvernement provincial qu’en 2002, des avocats ont renversé la décision du parti progressiste-conservateur de l’époque d’éliminer l’hôpital.

Mais il n’a pas été question de la protection du droit à l’avortement en français lors de la campagne SOS Montfort, coalition née du mouvement visant à sauver l’hôpital. Me. Ronald Caza, avocat spécialisé en droits linguistiques et qui avait plaidé la cause de l’hôpital à l’époque, reconnaît ne pas avoir pris connaissance de cet enjeu jusqu’à tout récemment. « Quand j’ai reçu votre appel, c’est la première fois que je réalisais qu’il y avait un manque dans le service d’avortements électifs », a-t-il mentionné.

« L’environnement hospitalier n’est pas nécessairement le meilleur environnement pour une interruption volontaire de grossesse », soutient Geneviève Picard, la directrice des communications de l’hôpital Montfort. Mais d’autres centres hospitaliers de la province, incluant l’hôpital d’Ottawa, qui compte au moins un médecin francophone à sa clinique, proposent le service. « C’est une procédure simple à offrir et qui devrait être offerte dans tous les hôpitaux », pense pour sa part Frédérique Chabot, directrice en promotion de la santé à l’organisme Action Canada pour la santé et les droits sexuels.

En n’offrant pas l’intervention chirurgicale élective, l’hôpital Montfort rompt la continuité de services en français pour les femmes avec des problèmes de grossesse, critique la professeure de droit Anne Levesque.

Désert de services

Mais les enjeux d’accès ne se limitent pas à Ottawa. Selon Emilie Crakondji, directrice du Carrefour des Femmes du Sud-Ouest de l’Ontario, il n’y a pas de médecin francophone qui pratique des IVG dans la région desservie par son organisme.

« Nous ne sommes pas en mesure de fournir des informations sur des fournisseurs de services en français dans notre région », répond Janice Schooler, la directrice du Umbrella Medical Clinic, à Thunder Bay, au nord-ouest de la province. La clinique Options de l’hôpital Horizon Santé-Nord, de Sudbury, pratique des avortements chirurgicaux. Mais un porte-parole de l’hôpital n’a pas voulu confirmer si un médecin francophone y travaillait.

À Toronto, la clinique Bay Centre de l’hôpital Women’s College emploie un médecin francophone. Ce n’est pas le cas, par contre, à la clinique torontoise Morgentaler, du nom du Dr. Henry Morgentaler, qui a offert les soins de fin de grossesse en français à Toronto pendant près de 20 ans.

Peu étudié

Selon un rapport publié en 2001 par la Fédération des communautés francophones et acadiennes, seulement 9 % des communautés francophones et acadiennes ont partiellement ou totalement accès à des services d’avortement en français. Le dossier de la santé en français en milieu minoritaire n’est toutefois plus entre les mains de la FCFA et l’organisme chargé du dossier aujourd’hui, Société Santé en français, n’a pas étudié l’enjeu depuis.

« Un problème c’est que lorsqu’on regarde les militants en droits linguistiques des francophones hors-Québec, c’est surtout des hommes blancs donc il y a peut-être des angles morts », observe Anne Levesque. Dans le cadre de ses recherches aux côtés de ses étudiants de l’Université d’Ottawa, la professeure a constaté que des termes tels que « genre » et « identité sexuelle » étaient pratiquement absents de tous les rapports du Commissaire aux services en français de l’Ontario ou du Commissaire aux langues officielles du Canada des dix dernières années.

Au printemps 2022, Anne Levesque publiera un article dans lequel elle détaillera les résultats finaux de son travail. L’avocate de formation analyse en ce moment, dans le cadre d’un projet de recherche, l’attention portée aux communautés marginalisées par les différents commissaires aux services en français et aux langues officielles de l’Ontario et du Canada, au cours de la dernière décennie. Dans un extrait partagé avec Le Devoir, la professeure écrit que « la simple existence des femmes ou des membres d’autres groupes en quête d’égalité en situation linguistique minoritaire est rarement reconnue dans les rapports ou les recommandations ».

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