Juste la fin d’un monde pour l’OTAN

«Nous sommes passés d’une alliance stable à un partenariat changeant», dit le professeur Bertrand Badie, grand spécialiste des relations internationales, au sujet de l’OTAN. Dans cette perspective, la priorité toujours accordée à l’alliance militaire se tromperait d’enjeu essentiel au XXIe siècle. Celui-ci est passé de la sécurité aux changements climatiques et leurs conséquences. © Armend Nimani Agence France-Presse «Nous sommes passés d’une alliance stable à un partenariat changeant», dit le professeur Bertrand Badie, grand spécialiste des relations internationales, au sujet de l’OTAN. Dans cette perspective, la priorité toujours accordée à l’alliance militaire se tromperait d’enjeu essentiel au XXIe siècle. Celui-ci est passé de la sécurité aux changements climatiques et leurs conséquences.

Octobre marque le 20e anniversaire du début de la campagne d’Afghanistan. Ce mois-ci, Le Devoir présente une série sur les réactions sécuritaires en chaîne et les grands bouleversements géostratégiques déclenchés par le 11 Septembre. Aujourd’hui, l’examen porte sur les mutations géostratégiques mondiales et l’avenir de l’OTAN.

La puissance et même la surpuissance ne permettent pas tout et n’importe quoi. Au fond, la défaite cuisante des États-Unis parachevée dans la débâcle de Kaboul ne signale pas seulement l’échec de cette longue guerre pour la plus grande et la mieux équipée des armées du monde : cette fin désordonnée montre aussi les limites du recours à la force dans les affaires mondiales.

« La fin de la guerre d’Afghanistan marque la fin d’une longue agonie », dit le professeur français Bertrand Badie, grand spécialiste des relations internationales. « La puissance étasunienne a été mise en échec depuis déjà un très long temps. Le point de départ, c’est la défaite au Vietnam en 1975, mais il y a eu une quantité de relais qui, chacun à sa manière, reflète le même échec de la puissance. »

C’est le cas en Somalie en 1993. C’est le cas en Irak entre 2003 et 2010 environ. L’affaiblissement des États-Unis surarmés n’y semble pour rien : c’est l’affaiblissement de la puissance comme instrument d’action extérieure, comme instrument infaillible, qui s’expose dans cette lignée de défaites successives. « La rupture paraît profonde par rapport à l’idée qui courait depuis des siècles : Kaboul marque en plus le succès du plus faible, plus encore que Saïgon, ajoute le spécialiste. La très vieille loi du rapport de force n’est plus respectée. »

 

Le professeur Badie vient tout juste de faire paraître Les Puissances mondialisées : repenser la sécurité internationale (Odile Jacob), qui propose un réexamen de l’ordre international. La traversée analytique de l’ouvrage montre que notre culture de la sécurité nationale perpétue une séquence historique et des conceptions pluricentenaires aujourd’hui dépassées alors que de nouvelles insécurités menaçant les sociétés contemporaines exigent de nouvelles manières de faire et de penser.

Ce qui veut dire quoi ? Ce qui veut dire très concrètement que les problèmes de sécurité ne devraient pas obséder les États-nations et le monde. Le terrorisme fait quelques dizaines de milliers de victimes par année. Les changements climatiques ont par contre déjà bouleversé la vie de la grande majorité des habitants de cette planète, menacent la sécurité alimentaire et favorisent les maladies transmises par les aliments et l’eau. La pandémie de COVID-19 cumule près de cinq millions de morts.

L’ouvrage ouvre d’ailleurs sur les formules guerrières employées pour décrire le combat contre la catastrophe sanitaire actuelle. « Nous sommes en guerre », déclarait le 16 mars 2020 le président Emmanuel Macron alors que les confinements s’étendaient dans le monde.

« Les menaces les plus létales ne proviennent pas d’un ennemi stratégique. Elles proviennent d’un dysfonctionnement du système global, des pathologies de la mondialisation qui alimentent de nouvelles formes de conflictualité, explique M. Badie. Les guerres interétatiques ont presque disparu. Les conflits, aujourd’hui, ce ne sont plus des chocs de puissances, des chocs entre États, comme en Europe pendant des siècles : les formes nouvelles des conflits situées au Sud, au Moyen-Orient ou en Afrique, viennent de l’affaiblissement et de la décomposition des sociétés frappées par toutes les insécurités globales. Au Sahel, la désertification augmente de 10 cm par heure… »

L’OTAN qu’il nous reste

L’échec militaire de la campagne d’Afghanistan signale aussi la défaite de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dont le Canada est membre, les alliés s’étant tout de suite engagés auprès des États-Unis après les attaques du 11 septembre 2001. Les frappes aériennes lancées le 7 octobre par les troupes anglo-américaines ont vite entraîné au sol des soldats d’une vaste coalition impliquant des Canadiens, des Danois, des Australiens, etc.

Vingt ans plus tard, l’OTAN semble plutôt mal en point. Le président Macrona parlé en 2019 déjà d’une « mort cérébrale de l’OTAN », se demandant par exemple si l’article 5 (celui de la solidarité entre alliés) s’appliquerait encore si un membre était attaqué.

« C’est le grand dossier de la décennie qui s’ouvre, annonce le professeur Badie. Quand elle a été créée en 1949, l’OTAN marquait une exception dans l’histoire. Les alliances, très vieilles, qui remontent à la Grèce antique, sont devenues ainsi pérennes, institutionnalisées et organisées. Une telle alliance a-t-elle encore sa place dans un monde d’une grande fluidité où les rapports des uns aux autres ne cessent d’évoluer et de changer ? A-t-elle encore un sens aujourd’hui dans un monde postbipolaire mondialisé ? La Turquie, toujours membre de l’OTAN, montre bien cette complexité mouvante dans son espace immédiat. »

 

La fin de ce qu’il appelle « le modèle campiste » pourrait aussi faire éclater l’organisation. L’OTAN occidentale servait à faire face à la menace soviétique. « Contre qui le groupe occidental existe-t-il aujourd’hui ? continue M. Badie. Où commence et où s’arrête l’Occident ? Au nom de quelles valeurs peut-il intervenir ? Nous sommes passés d’une alliance stable à un partenariat changeant. »

Surtout, dans cette perspective, la priorité toujours accordée à l’alliance militaire se tromperait d’enjeu essentiel au XXIe siècle. Les bases militaires des États-Unis quadrillent encore et toujours la planète. Il en reste plus de 25 en Allemagne, 7 en Corée du Sud et autant en Grande-Bretagne, 2 au Groenland, 10 au Japon, 3 en Turquie…

« C’est bien davantage d’un multilatéralisme devenu social que viendront les solutions, dit le professeur. Une alliance militaire ne peut faire face aux enjeux mondiaux, sachant que la menace bien réelle et actuelle concerne les problèmes sanitaires et climatiques. »

Un nouveau tournant stratégique semble pourtant encore et toujours se dessiner. Sitôt le retrait consommé d’Afghanistan, les États-Unis, leRoyaume-Uni et l’Australie annonçaient la mise en place d’une alliance stratégique nouvelle baptisée AUKUS (d’après le nom des trois pays alliés) contre la Chine, perçue comme nouvel ennemi majeur. La France en a fait les frais en perdant un contrat de ventes de sous-marins.

« L’histoire est faite de ces retards structurels, commente M. Badie. On a toujours tendance à regarder le monde dans lequel on se trouve avec les lunettes du monde d’avant. Que la Chine monte en puissance, c’est incontestable. Qu’elle veuille faire de cette puissance un élément de domination, c’est incontestable également. Seulement, on commet deux erreurs en parlant de nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine. D’abord il faut considérer l’interdépendance économique entre les deux pays. Du temps de la guerre froide, il n’y avait pas de relations économiques avec l’URSS. Ensuite, nous avons tort en Occident de considérer que tout le monde nous ressemble. Les dirigeants chinois veulent établir leur domination par des moyens essentiellement économiques, pas par la puissance militaire. »

Juste la fin d’un monde pour l’OTAN