​Classique - Bach, grand vainqueur de la pandémie

Statue de Jean-Sébastien Bach devant l’église Saint-Thomas de Leipzig, en Allemage © iStock Statue de Jean-Sébastien Bach devant l’église Saint-Thomas de Leipzig, en Allemage

En temps de pandémie, l’œuvre de Jean-Sébastien Bach aura attiré les musiciens comme un véritable aimant.L’année 2021 nous a donc valu d’innombrables enregistrements de plusieurs œuvres majeures. À mi-parcours du festival Bach de Montréal, voici le point des plus éminentes.

« Nous avions presque la sensation d’être clandestins […] quand nous passions la grande porte de l’église dans laquelle nous enregistrions. Justificatifs de déplacement et tests n’ont finalement pas fait le poids face à la magie de cette musique. » Ces paroles de la soprano Sabine Devieilhe sont imprimées dans le livret de son nouveau disque Bach-Hændel, gravé en décembre 2020 avec son époux Raphael Pichon et l’ensemble Pygmalion. Deux œuvres majeures de Bach au programme : la cantate « Mein Herze schwimmt im Blut » BWV 199 et, à l’opposé, la joyeuse cantate « Jauchzet Gott in allen Landen » BWV 51. C’est le disque vocal que l’on retient de ces derniers mois.

La pandémie ayant mis entre parenthèses le chant choral, il n’y a aucune Passion ou Messe en si. Pour qui cherche de la musique orchestrale, Lars Ulrik Mortensen nous a livré les Suites avec son Concerto Copenhague chez CPO dans une version plus intimiste, sans percussions ni trompettes. On rappellera qu’il nous avait déjà offert des Concertos brandebourgeois, tous aussi idéalisés. Pour une version plus tonique de ces Brandebourgeois, une nouvelle proposition de l’Akademie für Alte Musik Berlin chez Harmonia Mundi fait très belle figure, surclassant l’autre nouveauté, mollassonne, d’Il Gusto Barocco chez Berlin Classics.

Cordes

Si Bach se prêtait si idéalement aux contraintes pandémiques, ce n’est pas seulement parce que les enregistrements en solo ou à petits effectifs se pliaient plus facilement aux nouvelles normes. Bach est un confident. Il est le compositeur idéal de l’introspection. Par ailleurs, sa musique est aussi le casse-tête parfait auquel le musicien peut se mesurer lorsque la vie lui donne enfin un peu de temps devant lui. Des violonistes qui se sont retrouvés à ne plus avoir à prendre d’avions pour se rendre d’une capitale à l’autre sont retournés vers les Sonates et partitas. Les pianistes en ont fait de même avec L’art de la fugue.

Honneur aux violonistes, donc et aux Sonates et partitas. Pendant la pandémie, Augustin Hadelich (Warner) s’y est penché dans un album renversant dont nous nous étions empressés de vous parler. Fabio Biondi (Naïve) l’a fait aussi, en juin 2020, mais ses moyens techniques sont loin d’être les mêmes. Pour Tedi Papavrami (Alpha), en octobre 2020, c’est un retour à Bach dans un esprit plus baroque, mais, là aussi, un brin laborieux (presto de la 1re Sonate).

La grande surprise est l’arrivée discrète, vendredi en numérique et le 3 décembre CD en physique, d’une nouvelle version de James Ehnes chez Onyx. Très proche de Hadelich, c’est-à-dire virevoltant avec une technique d’archet suprême, sa lecture est encore plus renversante. La grande différence entre Ehnes et Hadelich, c’est la substance sonore, la « viande autour de l’os ». La plus-value est nette dans «Gigue et chaconne» de la 2e Partita, alors que le presto, fou, de la 1re Sonate n’a rien à envier à celui d’Hadelich. Éblouissant, bouleversant, cet album laisse sans voix.

Au contraire des Sonates et partitas pour violon seul, les Suites pour violoncelle n’ont guère suscité de vocations. Une nouvelle proposition intrigue pourtant. Le Château de Versailles publie « Le visage français de Bach à Versailles », soit une interprétation à la viole de gambe. Gilles Cantagrel explique qu’alors que le violoncelle séduisait l’Europe, la France restait fidèle à la viole. En habile conteur, Cantagrel évoque le « libre parcours d’une rêverie poétique qu’offre cet art oratoire ». La brillante gambiste Myriam Rignol est la médiatrice parfaite pour nous faire découvrir ces suites dans le cadre d’un nouvel univers. On y est attentif à l’incarnation sonore, un peu moins à la danse.

De l’univers enchanté de la viole de gambe, on sautera à celui du luth avec un disque qui prolonge la magie des disques Bach au luth ou au théorbe signés Hopkinson Smith, Pascal Monteilhet, Paul Beier et Thomas Dunford. Le magicien est cette fois Jakob Lindberg sur un luth historique Sixtus Rauwolf construit à Augsburg autour de 1590, idéalement capté dans une petite église suédoise. Programme parfait dans un disque parangon de sérénité.

Claviers

Au clavecin et à l’orgue, les deux propositions à retenir ont toutes deux été publiées par Harmonia Mundi. Le fulgurant, péremptoire, parfois visionnaire Benjamin Alard poursuit au clavecin, à l’orgue et sur un clavicorde plus muséal une intégrale de l’œuvre pour clavier de Bach qui fera date. Son volume 5 (3 CD ; un par instrument) est intitulé « Toccata — Weimar (1708-1717) » et renferme de fameuses œuvres d’orgue (BWV 565), des toccatas pour clavecin (BWV 910, 911) et des transcriptions d’inspirations italiennes (BWV 981 d’après Marcello).

Plus nourri sur le plan sonore (choix de l’instrument) et de la sensualité musicale, le deuxième livre du Clavier bien tempéré par Andreas Staier est de ces disques capables de faire aimer le clavecin même aux plus réfractaires. Une interprétation inventive, lumineuse qui ouvre des horizons dans la lecture musicale et les espaces sonores, dans la droite ligne de ses Variations Goldberg.

Le piano se taille la part du lion au nombre de parutions. La notoriété n’est pas un gage de bonheur. On peut ainsi faire l’impasse sur les Suites anglaises nos 1-3 mécaniques de Vladimir Ashkenazy chez Decca, et sur les nouvelles Variations Goldberg de David Fray (Erato) s’inscrivant dans un cadre acoustique absurde d’église vide, jumelant proximité des marteaux et son qui s’échappe. Une fois passée une aria qui n’en finit pas, l’approche est sensée, mais il n’y a aucune raison de tourner le dos à Alexandre Tharaud et à Beatrice Rana chez le même éditeur.

Même cause et même effets : la portée du propos artistique de l’excellente pianiste Elisaveta Blumina, méticuleuse polyphoniste dans son « Bach 21 » chez MDG, regroupant notamment la 2e Partita, la Suite française no 6 et la Suite anglaise no 6 est minorée par le flou sonore.

Le grand Evgeni Koroliov, qui nous livre les Partitas nos 1, 2 et 6 chez Tacet, enregistrement prépandémique, très cadré, est cette fois éclipsé par la fluide, humaine et lumineuse Schaghajegh Nosrati qui nous propose son intégrale des six partitas chez AVI. Lisibilité polyphonique, ornementation subtile, tonicité : la lauréate du Concours Bach de Leipzig en 2014 trouve son pendant dans les Toccatas avec Claire Huangci chez Berlin Classics. Joie et liberté, mais sans ostentation : la version de la jeune Américaine surpasse même de peu celle, très remarquable, du rare et précieux Laurent Cabasso parue un peu plus tôt chez Paraty.

Daniil Trifonov, lui, a utilisé la pause pandémique pour se pencher sur L’art de la fugue. Lorsqu’on a recours au piano, il y a deux avenues : l’utiliser en imitation du clavecin, ou pour ses possibilités expressives propres. Trifonov a choisi le piano comme instrument de résonance de narration et d’expression romantique. Nous avons déjà exploré cette piste avec Filippo Gorini un peu plus tôt cette année, mais Trifonov crée un environnement (œuvres des fils de Bach) fascinant dans un album « Bach. L’art de la vie » particulièrement bien nommé.

Bach c’est, enfin, les transcriptions, la musique destinée à de petits groupes. Deux disques québécois chez Atma ont leur voix au chapitre ici : le CD au pardessus de viole de Mélisande Corriveau et Éric Milnes, déjà présenté ici, auquel s’ajoute « Autour de Bach » de Pentaèdre. Une quarantaine de minutes de Bach transcrites pour vents sont couplées à un quintette de David Malanska (1943-2017), œuvre très abordable comprenant des réminiscences de chorals de Bach.

Le disque vedette en la matière est signé par l’ensemble Café Zimmermann. « The imaginary Music Book of JS Bach ». L’idée de ce carnet imaginaire est de proposer en version intimiste des mouvements (par exemple des airs) composés par Bach peu avant sa mort. On y entend, outre les airs transcrits pour instruments, la Sonate en trio de l’Offrande musicale dans un climat de concentration qui amène Alpha à titrer sa notice « Évangile sans paroles ».

Le grand compositeur du réconfort universel a été gâté et nous aura gâtés cette année.

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