Impacts de la pandémie : « pas de vaccin pour la santé mentale »

L'étude MAVIPAN sonde les Québécois de 14 à 90 ans depuis le 29 avril 2020 (archives). © /iStock L'étude MAVIPAN sonde les Québécois de 14 à 90 ans depuis le 29 avril 2020 (archives).

Les effets de la pandémie et des mesures sanitaires sur le bien-être et la santé mentale de la population sont indéniables, selon plusieurs études. La professeure au département de médecine familiale et d'urgence de l’Université Laval, Annie Leblanc, avertit qu’il devrait y avoir autant d’efforts et de mobilisation mis pour remédier aux impacts sociopsychologiques qu’il y en a eu pour trouver des vaccins.

«Oui, les mesures qu’on a mises en place pour nous protéger de la COVID ont permis de réduire le nombre de personnes contaminées et de réduire les impacts du virus, mais malheureusement, il n’y aura pas de vaccins pour contrer les impacts psychologiques et sociaux», souligne la professeure dans un colloque du 88e congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement de la science (ACFAS).

Lundi matin, elle y a présenté quelques-uns des premiers constats accumulés au cours de cette première année de pandémie dans le cadre de la grande étude MAVIPAN, menée en ligne auprès de 3142 participants.

«L’étude est née d’un effort collectif des quatre centres de recherche du CIUSSS de la Capitale-Nationale et de l’Université Laval pour document, décrire et évaluer l'évolution de la crise pandémique au Québec», explique Annie Leblanc. Ainsi pendant cinq ans, l’expérience de milliers de Québécois de 14 à 90 ans sera recueillie pour alimenter cette recherche.

De nouvelles vulnérabilités

La professeure est déjà en mesure de mettre de l’avant trois constats, le premier étant que tout le monde a été affecté par la crise et par les mesures sanitaires, mais pas nécessairement de la même façon.

La professeure au département de médecine familiale et d'urgence de l’Université Laval, Annie Leblanc. © Éric Careau/Radio-Canada La professeure au département de médecine familiale et d'urgence de l’Université Laval, Annie Leblanc.

«On a pu voir qu’il y avait un ensemble de notre population qui était un peu plus à risque. On voit par exemple que nos jeunes ont été plus touchés par des symptômes de dépression, d'anxiété et de stress», relate-t-elle. C’est aussi le cas pour les gens à faibles revenus, les personnes qui vivent seules et les parents de jeunes enfants.

Ainsi, certains groupes qui n’étaient pas à risque au début de la pandémie le sont devenus au fur et à mesure que la crise s’est prolongée. «Les travailleurs de la santé qui au début de la pandémie étaient protégés par de leur expérience et de leur expertise en temps de crise se trouvent maintenant gravement atteint après une année passée à tenir le fort», souligne Annie Leblanc.

Elle croit ainsi que la crise a créé de nouvelles inégalités au niveau du bien-être et de l’état de santé mentale, en plus de celles qui étaient déjà présentes dans la société.

Inégalités durables et symptômes chroniques

Le deuxième grand constat qui ressort de la première année de MAVIPAN est que les inégalités-là semblent se maintenir dans le temps. «La bonne nouvelle est qu’ils ne semblent pas s’exacerber, mais à l’inverse si on pense aux personnes que la pandémie a rendues vulnérables, on n’a pas non plus de retour en arrière», remarque Annie Leblanc.

Le troisième constat n’est pas plus rassurant, l’étude montre que les symptômes d’anxiété, de stress ou de dépression qui se sont installés semblent être devenus chroniques. «On se doit donc d'être prudent et de mettre en place des stratégies qui vont faire en sorte que ces gens qui vont moins bien ne se ramassent pas dans le système de la santé et que leurs symptômes ne s’exacerbent pas», défend la professeure.

Elle anticipe que certains impacts pourraient encore être présents une fois que la crise sera passée et ils pourraient durer plusieurs années. «On doit mettre en place tout de suite des interventions pour éviter de surcharger notre milieu de la santé et nos milieux communautaires dans un an ou deux parce que ces gens n’auront pas été suivis de plus près», plaide la professeure.

Les jeunes et les étudiants

Dans les résultats de MAVIPAN présentés par Annie Leblanc, il a beaucoup été question des plus jeunes et des étudiants. «On est allé documenter un peu plus le vécu des étudiants à l'automne, considérant les impacts qu’on avait observés chez eux», explique-t-elle.

Parmi les membres de la communauté étudiante sondés, 54 % se disent préoccupés par leur réussite scolaire, aussi 43 % disent avoir de la difficulté à se concentrer et à se motiver et 38 % considèrent que le stress, l’anxiété et la tristesse ont nui à leurs études.

Ces données semblent coïncider avec le vécu de Camille Rheault, une étudiante en agronomie de l’Université Laval. «Je dirais que ce qui a été la plus grande perte pour moi, c’est au niveau de ma motivation. Avec le télétravail et mes cours à distance, au final, je passe plusieurs heures dans ma chambre avec presque 18 h d’écran par jour», relate-t-elle.

Depuis mars 2020, Camille Rheault a dit avoir connu de nombreux impacts de la pandémie. © /Radio-Canada Depuis mars 2020, Camille Rheault a dit avoir connu de nombreux impacts de la pandémie.

L’étudiante se sent aussi moins préparée que ceux qui ont commencé leurs études avant la pandémie. «On était censé avoir nos laboratoires pratiques à l’université, mais les consignes sanitaires font en sorte qu’on n’a pas pu les avoir. J’ai l’impression, je vais avoir une moins bonne éducation que celle de mes amis qui ont commencé leur bac avant moi», précise-t-elle.

Les effets se font aussi sentir chez les parents, selon la professeure Annie Leblanc. «Les parents d’enfants plus âgés étaient moins confiants qu’ils étaient capables de répondre aux besoins de leurs enfants», constate-t-elle.

Une étude qui s’adapte

«Il reste encore beaucoup à regarder pour cette première année», concède la professeure, faisant notamment référence aux populations vulnérables et aux travailleurs de la santé sur lesquels elle a moins élaboré.

Le travail est loin d’être terminé, car MAVIPAN devra aussi s'adapter à l’évolution des mesures et de la pandémie. «On va regarder tout l’impact de la vaccination, du retour au travail et à l’école et du retour de la socialisation. On a encore plusieurs sujets d’étude et de recherche qui vont nous occuper», révèle Annie Leblanc.

Et comme, elle le rappelle, l'intérêt de cette grande étude est justement de suivre l’évolution et non de tracer un portrait de la population à un moment donné. «Je parle de relation temporelle et de mécanismes en jeu et moins de prévalence parce que notre groupe pourrait ne pas être représentatif de la population, ils pourraient avoir une surreprésentation des populations vulnérables et plus à risque», reconnaît la professeure, mettant en garde ceux qui seraient tentés de généraliser les résultats à l'ensemble de la population.

Avec des informations de Nicole Germain

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