Pierre Hébert: full gratitude

Pierre Hébert © Fournis par Magazine VÉRO Pierre Hébert C’était un beau samedi ensoleillé, quelques semaines avant que la pandémie nous frappe de plein fouet.

Décou­ragée comme si sa vie n’était qu’une suite de tragédies insurmontables, l’héritière de cinq ans vient me voir et me dit sur un ton hyper mélodramatique: «Papa, j’ai pas assez de jouets!»

Je n’ai pas répondu sur le moment, parce que même si j’étais sous le choc, ce n’était quand même pas une raison pour répondre: «Voyons donc, câlic*, y a juste ça dans la maison, des est** de jouets!» Non seulement ça ne se dit pas à un enfant, mais c’est également contreproductif. (Ça ne se dit peut­-être pas, mais ça se pense très bien, par exemple!)

Mes enfants ont toutes les sortes de jouets possibles à la maison. Il y a les jouets que nous, les parents, apprécions. J’estime que ceux ­là représentent environ 3 % des jouets que nous avons. Et puis, il y a les autres, que ma blonde et moi appelons poliment «les est** de jouets du démon».

Il y a ceux qui font du bruit et que t’as envie de détruire. Il y a ceux qui viennent avec un tas de petits morceaux ayant un seul objectif: se perdre facilement et ainsi provoquer des crises, beaucoup de crises. Finalement, il y a ceux qui se brisent ou se déconstruisent illico et qui exigent, par le fait même, qu’on les répare encore et encore. Je ne sais pas si c’est dû au hasard, mais j’ai aussi remarqué que ces mêmes jouets avaient tendance à disparaître mystérieusement le soir, quand les enfants dorment. Comme c’est étrange!

J’ai quand même réfléchi à ce que ma fille venait de dire. Au lieu de lui expliquer qu’elle avait déjà beaucoup de jouets, j’ai décidé de les lui montrer. Nous avons donc commencé à faire le tour de la maison ensemble, pièce par pièce, pour qu’elle voie et réalise non seulement qu’elle avait beaucoup de jouets, mais aussi à quel point elle était privilégiée. Je lui ai pointé les jouets et les livres dans sa chambre, tous ceux de la salle de jeu, son vélo dans le garage, le module de jeux dehors, la piscine… et j’en passe.

Pour ma blonde et moi, la gratitude, c’est extrêmement précieux. On veut enseigner à nos enfants qu’ils sont chanceux d’avoir tout ce qu’ils ont et que c’est important de le reconnaître, de le réaliser et de l’apprécier. Je me rappelle m’être couché le soir même de cette histoire de jouets en me disant: «C’est normal comme réaction, elle a juste cinq ans, p’tit cœur!»

Puis la vie a continué son cours… jusqu’au début de la pandémie, alors que tout s’est arrêté d’un coup. Du jour au lendemain, plus de restos, plus de voyages, plus de spectacles. Je ne pouvais plus voir la parenté, les amis, ni exercer le métier qui me fait tant vibrer. Découragé, presque aussi mélo­dramatique qu’un enfant de cinq ans, j’étais triste de ne plus pouvoir rien faire. J’étais aussi fâché de tout ce que la crise sanitaire m’avait enlevé.

La vie n’a pas tardé à me servir ma propre médecine. Un jour, au lieu de regretter tout ce qui n’existait plus, j’ai commencé à voir tout ce qui était encore là. Je me rappelle m’être répété: «Je suis chanceux, soir après soir, de me coucher avec ma blonde et d’affronter tout ça en équipe. On est chanceux d’avoir de l’espace pour que les enfants jouent, à l’intérieur comme à l’extérieur. Je suis privilégié de m’endormir sans me demander si, le lendemain, je risque de perdre ma maison ou si je vais pouvoir payer l’épicerie.»

J’ai continué comme ça une bonne partie de la journée, à être de plus en plus reconnaissant et à trouver de plus en plus d’exemples de la chance que j’ai, malgré tout.

Bien sûr, il y a encore plein de deuils à faire, d’incertitudes et de défis à surmonter, mais ils semblent plus faciles à affronter quand on prend conscience de ce qu’on a déjà. Ce soir ­là, en me couchant, j’ai réalisé que c’était moi qui avais cinq ans et à qui la vie venait de faire faire «un tour de la maison».

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